Une brève histoire de la raquette au Québec

Gérard Côté, peu avant une course de raquettes au parc Lafontaine vers la fin des années 1930
Photo: Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe Gérard Côté, peu avant une course de raquettes au parc Lafontaine vers la fin des années 1930

En 1930, en pleine crise économique, les riches distillateurs Samuel et Allan Bronfman offrent 2500 $ aux gagnants d’une course de raquette disputée entre Québec et Montréal. L’équivalent de 38 000 $ aujourd’hui. L’arrivée en triomphe des athlètes se déroule devant le Forum. Plusieurs courses du genre vont être disputées dans l’entre-deux-guerres au Québec. « La Fédération canadienne des raquetteurs comptait au-delà de cent clubs, raconte l’historien du sport Paul Foisy. À Sherbrooke, qui est pourtant une ville de taille moyenne, il y eut jusqu’à quatre clubs de raquetteurs ! »

L’artisan Réjean Boisvert est un des rares à savoir encore tresser à la main des raquettes avec de la babiche. « J’ai appris de mon père, qui a appris de son père, et ainsi de suite. Ils étaient agriculteurs, près de Yamachiche. Tresser de la babiche pour faire des fonds de chaises et des raquettes, cela faisait partie des petits avoirs des gens de la campagne. »

Rejéan Boisvert donne aujourd’hui des démonstrations publiques de ce savoir ancestral, en rappelant que les raquettes sont d’abord d’origine autochtone, comme chacun le sait. Sa collection personnelle de raquettes comporte d’ailleurs plusieurs modèles autochtones très anciens, certains finement décorés de pompons de laine de couleur. Pour le film La chasse-galerie, c’est à lui qu’on a demandé de réaliser les raquettes du XIXe siècle utilisées par les acteurs. « Il n’y a pratiquement plus personne qui fait ça à l’ancienne. »

Photo: Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe Gérard Côté, lors d’une course de seize kilomètres en raquettes à Sherbrooke en janvier 1944

Après l’écrasement des soulèvements des patriotes en 1837-1838, l’hiver devint un vaste champ où se projeta, tant du côté du Canada anglais que du Canada français, une identité nationale en formation. Plus qu’un sport, la raquette constitue alors un symbole national, tout comme le jeu de crosse et, plus tard, le hockey.

Raquettes dites de pattes d’ours ou à queue de castor, montagnaises ou de tortue, raquettes de type Maine ou Huron, les formes qu’on leur a données ont varié. Tantôt elles sont longues, tantôt elles sont rondes, selon l’usage de celui qui les porte et en fonction de la charge qu’il transporte. Les raquettes, dans leurs formes, varient aussi en fonction d’une esthétique propre à chaque artisan.

Les premiers écrivains de la Nouvelle-France — Champlain, Lahontan, Radisson, d’autres encore — parlent de la raquette. Ils rendent compte de l’usage de ces cadres de bois tissés « de cordes de boyau » et d’« autres petits lacets de peaux de cerf ou d’orignal » qu’ils découvrent chez les peuples avec lesquels ils entrent en contact. Aux Européens, la raquette à neige rappelle d’abord la petite raquette employée au jeu de paume qu’affectionne la cour des rois.

La raquette à neige va être adoptée par les nouveaux venus, y compris par les soldats. L’usage de la raquette va vite faire son chemin. Dans le monde nordique, au XIXe siècle, la raquette est désormais connue partout. Au Québec, elle fait l’objet d’épreuves sportives dès 1843.

Premier club à Montréal

Le Montreal Snow Shoes, fondé en 1840, l’année de l’union forcée du Bas et du Haut-Canada, est le premier d’une suite de clubs qui vont se multiplier au fil des années. Ces clubs offrent l’occasion à leurs membres de se retrouver et de festoyer dans une sorte de carnaval d’hiver permanent, explique l’historien du sport Paul Foisy. « Les Canadiens français célébraient plus que les anglophones », note-t-il. Ce qui expliquerait en partie, selon lui, l’enracinement profond de la raquette dans la société canadienne-française. Avant qu’elle ne devienne un objet de loisir et de plaisir, il faut dire que la raquette était déjà très bien implantée au Canada français, où les travaux en pleine nature en nécessitaient l’usage.

Au milieu du XIXe siècle, « les compétitions de raquette se limitaient souvent à des sprints, 100 verges, 200 verges, puis 1 mille ». Mais avec le temps et la mode grandissante des efforts physiques de très longue durée, d’autres types de compétitions vont se développer. À compter des années 1920, l’Union canadienne des raquetteurs organise des courses dans cet esprit-là. La course de 10 miles (16 km) en particulier sera très prisée.

Les meilleurs athlètes de la raquette, comme le grand champion Édouard Fabre, s’illustrent aussi dans des compétitions internationales de course à pied. « Lorsque Gérard Côté remporte le marathon de Boston en 1940, ce sont les raquetteurs de Montréal qui lui organisent une immense réception et l’attendent à la gare. » Côté est d’abord, aux yeux du Canada français, un grand champion de raquette !

En 1929, le promoteur Armand Vincent, mêlé à toutes sortes d’activités sportives, lance une course de raquette disputée en une vingtaine d’étapes dont le point d’arrivée est la ville de Lewiston, au Maine, important centre de la diaspora canadienne-française en Nouvelle-Angleterre. C’est à Lewiston que s’est tenu, en 1925, le premier congrès international de la raquette. La course Montréal-Lewiston, d’une distance de 450 km, se déroule du 21 janvier au 1er février 1929. Dix-sept raquetteurs s’alignent au départ. Les journaux en parlent. Le vent, le froid et la fatigue ont raison de dix d’entre eux. Eugène Clouette, 47 ans, tout de blanc vêtu, remporte l’épreuve en un peu plus de 54 heures.

Les grands héros de la raquette, très médiatisés, sont récupérés par la publicité. Les cigarettes Buckingham emploient, par exemple, Clouette pour faire leur promotion. « Je fume les Buckingham parce qu’elles sont un velours pour la gorge », fait-on dire au champion. Ces publicités soulignent qu’il est « incontestablement le plus fameux raquetteur du Canada », le « héros de plus de 150 courses de raquette ».

Une fête

Les professionnels sont célébrés. Et les amateurs, inscrits dans des clubs, célèbrent. Ces clubs de raquetteurs se réunissent tout l’hiver. On mange, on trinque. « De 2000 à 3000 personnes se retrouvent ainsi chaque fois avec des défilés au flambeau, des banquets, des salutations publiques aux notables. » C’est une grande fête qui, au-delà des compétitions, prend parfois l’allure d’une immense soûlerie, dit Foisy. La déchéance qui gagne peu à peu ces clubs liés à la raquette est fixée sur pellicule en 1958 par Gilles Groulx et Michel Brault. Dans Les raquetteurs, un film de l’ONF disponible en ligne, on assiste à une des dernières congrès de raquetteurs où les sportifs de fin de semaine courent en raquettes sur l’asphalte, dans un parfum de folklore suranné.

Grâce à l’usage de nouveaux matériaux plus légers et à une valorisation des sports d’hiver pour tous, la raquette renaît de ses centres au début du XXIe siècle. Dans le village huron de Wendat, Raquettes GV fabrique des raquettes depuis 1959. L’entreprise se targue d’être la seule à fabriquer à la fois des raquettes modernes ainsi que des raquettes traditionnelles en babiche. « Cette année, nous manquons même de raquettes traditionnelles », affirme au Devoir Stéphane Vincent. Plus de 4000 paires ont été écoulées. « Ça représente, selon les années, entre 5 et 10 % de nos ventes totales. »

C’est en 2008 que la popularité des nouvelles raquettes a atteint un sommet. Mais l’intérêt ne s’est jamais démenti depuis. L’historien Paul Foisy rappelle par ailleurs que la popularité de la course à pied au Québec tient une partie de ses origines dans la pratique de la raquette, laquelle continue d’être une activité sportive.