Les jambes coupées de Chris Froome

Le Britannique Chris Froome (à l'avant-plan, à gauche) lors d’un entraînement avec les autres membres de l’équipe Sky, bannière avec laquelle il prendra part au prochain Tour de France. 
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Le Britannique Chris Froome (à l'avant-plan, à gauche) lors d’un entraînement avec les autres membres de l’équipe Sky, bannière avec laquelle il prendra part au prochain Tour de France. 

Chris Froome va-t-il se hisser cet été à la hauteur du club très sélect des quintuples vainqueurs du Tour de France ? Bernard Hinault, l’ancien champion désormais attaché à l’organisation du Tour de France, en a appelé au boycottage du cycliste de l’équipe Sky, passé in extremis à travers les mailles d’une affaire de dopage. Lors de la présentation de l’événement, le jeudi 5 juillet, Froome s’est fait très copieusement huer. Au départ, il sera tout de même là.

Délesté du poids d’une accusation de dopage après un test positif, Froome devrait en principe se sentir plus léger pour avaler les kilomètres.

Le départ du Tour cette année est fixé à Noirmoutier, en Vendée, le samedi 7 juillet. Le 29 juillet, à l’arrivée à Paris, ce qui restera du peloton de 176 coureurs aura parcouru 3329 kilomètres.

Froome part tout de même grand favori, porté par une équipe, la Sky, aux moyens financiers considérables. Qui pourrait lui tenir tête ? Les Français espèrent toujours un des leurs. Rien de ce côté depuis… Bernard Hinault en 1985.

Le Français Romain Bardet (équipe AG2R La Mondiale) est un habitué des premières places de l’épreuve. Son tour viendra-t-il ?

Les yeux se tournent aussi du côté de Richie Porte, ancien coéquipier de Froome. Cet Australien a déjà démontré des capacités hors du commun, tout comme le Colombien Nairo Quintana (équipe Movistar), pétri par les hautes montagnes de son pays. Reste que Froome semble difficile à battre.

L’épreuve du dopage

L’an passé, Froome avait réussi un rare triplé : Tour d’Italie (Giro), Tour de France, Tour d’Espagne (Vuelta). Mais voici qu’il s’est fait pincer à un contrôle lors de la Vuelta. Taux excessif de salbutamol. Et pour cette épreuve-là, ce ne sera pas sur ses équipiers fidèles qu’il va compter pour gagner, mais sur un bataillon d’avocats.

Dans un dossier d’une épaisseur sans précédent, les procureurs du coureur ont remis en question le test de détection du salbuntamol, utilisé par exemple pour combattre des états comme l’asthme et les broncho-pneumonies.

« Le niveau de salbutamol relevé dans un échantillon urinaire unique n’est pas un indicateur fiable de la quantité inhalée », a martelé son équipe. La pression est une spécialité de la maison.

L’Agence mondiale antidopage a fini par estimer que, « dans de rares cas, les athlètes peuvent dépasser le seuil limite de concentration sans avoir inhalé plus que la dose maximale autorisée ».

Le 7 septembre 2017, lors de la 18e étape de la Vuelta, le test antidopage de Froome avait révélé un taux de 2000 nanogrammes (ng) de salbutamol par millilitre de sang, soit le double de la limite autorisée.

Les moyens énormes dont dispose l’équipe Sky expliquent-ils seuls ses succès ? Peut-on dominer à ce point en comptant sur les effets d’une microgestion de tous les détails en course, comme on veut bien le répéter ?

En mai, au Tour d’Italie, Froome fut un long moment décevant. Son équipe était invisible. Aucun coureur de la formation ne montrait des signes de forme exceptionnelle. Et puis soudain, une attaque en montagne, et toute l’équipe se montre capable, du jour au lendemain, d’être à ses côtés dans un effort prolongé auquel seuls les meilleurs ont d’ordinaire accès. Simple effet de tactique ?

Le soupçon du dopage plane sans cesse sur le cyclisme. Au point d’en faire oublier que le dopage est un phénomène social qui ne s’attache pas qu’à ce sport. Le rapport au dopage tient en bonne partie à un effet d’époque, les coureurs ayant continué de faire par d’autres moyens ce que leurs devanciers faisaient.

D’ailleurs, il ne suffit certainement pas d’être dopé pour gagner une des épreuves sportives les plus exigeantes du monde.

Le film Icarus (2017) de Bryan Fogel, documentaire vraiment remarquable, montre bien que le dopage ne suffit pas à déterminer un champion. C’est toute la structure du sport et des projections fantasmatiques de la société sur les athlètes qui est à revoir, à analyser, à remettre en question.

Lance Armstrong fut le grand dopé des dopés. Nul ne le conteste. Mais on sait aujourd’hui que nombre de ses opposants et de ceux qui se trouvèrent à ses côtés sur les podiums le furent aussi. Avant qu’on ne les lui retire, Armstrong avait accroché à son cou les médailles de vainqueur de sept Tours de France. Un exploit demeuré inédit.

Nouveauté

Le dopage est présent depuis longtemps dans les pelotons. Rien de très nouveau de ce côté, sinon les procédés. La vraie nouveauté, au fond, au changement d’esprit qui préside à la course elle-même : les efforts s’avèrent plus mesurés et calculés que jamais.

Chaque coureur est désormais muni d’une oreillette pour communiquer avec son directeur sportif. Ce centre de communication gère la course, désormais disséquée avec des scalpels numériques. Les vélos sont équipés de mini-ordinateurs qui accumulent les données et donnent, entre autres choses, une idée de la consommation énergétique de chaque athlète. Quand on connaît les réserves de chacun, il est possible de moduler l’effort des coureurs. Le cyclisme est devenu un univers de gestionnaire comme jamais dans son histoire.

Cette gestion et la planification conduisent à une uniformisation des courses. Bien sûr, un bris mécanique, une intoxication alimentaire, une soudaine méforme peuvent encore frapper. Des réserves inattendues peuvent encore surgir. Mais dans l’ensemble, une planification maniaque, reportée jusque sur la mécanique des vélos, a tué dans une large mesure le spectacle.

C’est au fond le rapport à ce sport qui a changé.

Le vélo fut longtemps associé à une éthique de l’effort, du travail. À ce titre, il était un sport des classes populaires, lesquelles s’identifiaient volontiers à lui, un peu comme pour la boxe. A contrario, il est devenu aujourd’hui de plus en plus lié à l’argent, aux possédants, à l’industrie capable de soutenir la puissance d’une équipe par tous les moyens.

Terminé le temps où un cycliste était associé à un forçat, le forçat de la route, comme le décrivait le journaliste Albert Londres. Le cycliste professionnel ressemble désormais plutôt à un homme d’affaires, gérant son capital et mesurant un investissement dont il espère, comme de raison, tirer le maximum avec le minimum.

Ce qui contribue peut-être à expliquer pourquoi un champion tel Chris Froome apparaît aussi ennuyeux, tant par son style que par son rapport à la course. Nombre de grands champions du Tour ont usé de dopage. De ceux-là, Jacques Ancquetil est peut-être le plus célèbre. Merckx avoua après sa carrière qu’il avait aussi consommé des substances dopantes. Mais ces coureurs exceptionnels ne manquaient pas de panache, ni d’élégance, à la différence d’un Froome qui appartient bien à une époque où l’idéologie de l’argent tourne à fond, jusqu’à en couper les jambes du cyclisme.