Poutine bombe à nouveau le torse grâce au ballon rond

Quatre ans après la démesure des Jeux olympiques de Sotchi, Vladimir Poutine accueille une nouvelle fois la planète à partir de jeudi pour la Coupe du monde de soccer. Ce deuxième méga-événement sportif offre au président russe une autre occasion de bomber le torse, au moment où les scandales de dopage, les soupçons de corruption et les crises diplomatiques assombrissent l’image de son pays. Le ballon rond servira-t-il sa cause ?

Mercredi dernier, au lendemain du match amical Russie-Turquie qui s’est soldé par un verdict nul, Vladimir Poutine a dû se rendre à l’évidence : son équipe nationale a peu de chances de se rendre bien loin lors de la compétition qui se met en branle jeudi. La formation russe est la moins bien classée du tournoi et elle n’a remporté aucun match en 2018, mais peu importe. La principale ambition du président russe est d’« organiser avec dignité cette compétition », a-t-il déclaré lors d’une entrevue retranscrite par le Kremlin. « Ce sera notre plus gros succès. »

Après avoir utilisé les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi pour étaler sa puissance en 2014, la Russie reçoit donc la planète soccer avec des ambitions avant tout politiques, estime le professeur Yann Roche, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et spécialiste de la géopolitique du sport.

« C’est une manière pour lui de mettre son pays en avant sur la scène internationale, dit-il. Depuis 2012, il utilise toutes les occasions qu’il a pour faire ressortir la Russie en tant que grande nation émergente, autant économiquement que politiquement. »

À son avis, la Coupe du monde constitue d’ailleurs une caisse de résonance plus puissante que les Jeux d’hiver, puisque la compétition s’échelonne sur une période deux fois plus longue et qu’elle est suivie massivement, même par les pays qui n’y sont pas représentés.

« Du point de vue de l’État russe, la Coupe du monde est dans la même foulée que Sotchi. C’est pour montrer que les Russes sont capables d’organiser un grand tournoi sans faille », acquiesce Jean Lévesque, un professeur au Département d’histoire de l’UQAM qui s’intéresse notamment à l’histoire de la Russie et au sport international. « Selon moi, la Russie veut démontrer qu’elle s’est relevée du chaos des années 1990. »

Les Russes contre l’Occident

La Russie accueille ce deuxième grand événement sportif à un moment où ses relations sont pour le moins tendues avec plusieurs pays occidentaux. Il y a d’abord eu l’intervention en Ukraine, puis le dopage institutionnalisé révélé par le rapport McLaren, la guerre en Syrie, et plus récemment l’affaire de l’empoisonnement de l’espion russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, qui a déclenché une crise diplomatique avec le Royaume-Uni. 

Photo: Michael Klimentyev Agence France-Presse Une icône entre les mains du président russe, Vladimir Poutine : le trophée de la Coupe du monde de la FIFA.

Sans oublier que l’attribution de la Coupe du monde à la Russie en 2010 — en même temps que la désignation du Qatar pour l’organisation du tournoi de 2022 — s’est faite dans la controverse. À l’époque, la Fédération internationale de football association (FIFA) avait justifié sa décision en indiquant qu’elle souhaitait confier l’événement à des pays où le soccer peut se développer.

« La FIFA s’est dit que le soccer a repris en Russie depuis la crise des années 1990 et qu’elle voulait encourager le redéveloppement du sport au pays avec la Coupe du monde, affirme M. Lévesque. À ce moment, M. Poutine était dans une phase particulièrement forte de son affirmation au niveau international. »

Depuis, les scandales de corruption et de blanchiment d’argent ont mené au départ l’ancien président de la FIFA, Sepp Blatter, ce qui a ébranlé le monde du soccer international. « Une bonne partie des officiels qui ont voté et qui ont élu la Russie a par la suite été accusée », rappelle M. Roche.

Vladimir Poutine aura sans doute du mal à faire oublier les critiques dont son pays fait l’objet, ce qui l’empêchera peut-être de projeter l’image de puissance désirée. Mais là encore, le président qui demeurera à la tête du pays au moins jusqu’en 2024 n’aura pas de mal à dormir, estime Yann Roche.

« Ce qu’il a perdu en perception positive à l’échelle internationale, notamment chez les Occidentaux, il l’a gagné en interne en Russie, juge-t-il. Il renforce énormément sa position grâce aux grands événements, y compris par les critiques des Occidentaux. Chaque fois que les Occidentaux le critiquent, il apparaît encore davantage comme la victime des magouilles occidentales. »

Enthousiasme limité

Reste à voir si la stratégie de M. Poutine charmera les Russes. Dans les 11 villes du pays qui accueilleront les 64 matchs de la Coupe du monde, des publicités et des affiches bleu, rouge et doré annoncent que la compétition débutera sous peu, mais la fièvre du soccer ne s’est pas encore emparée de tous les locaux, raconte Benjamin Quénelle, un journaliste français établi en Russie depuis 14 ans et qui collabore à plusieurs publications européennes, comme Les Échos et Le Soir. « On ne peut pas dire qu’il y a un enthousiasme débordant, affirme-t-il en entrevue au Devoir. Il y a beaucoup d’efforts déployés, mais on ne sent pas que ça résonne beaucoup. C’est un peu de façade. »

Les habitants avec lesquels il a pu s’entretenir ont confié avoir hâte d’accueillir les meilleurs joueurs de soccer de la planète, mais ont aussi fait part de leur scepticisme à l’égard du budget de la compétition, de la construction des nouveaux stades ou encore des motivations du Kremlin.

« Les Russes sont malgré tout fiers que l’événement soit présenté chez eux et ils espèrent que ça va changer le visage de leur pays », souligne le reporter. Leur président, lui, a confiance d’arriver à ses fins. Et mercredi, en prévision de la « fête » qui approche, Vladimir Poutine y est même allé d’une analyse sportive. 

« Il y a beaucoup de prétendants. Il y a les pays latino-américains, l’Argentine et le Brésil. Nous savons que l’Allemagne a joué brillamment lors de la dernière Coupe du monde. L’équipe espagnole a montré sa qualité, un beau football. Je suis sûr qu’il y aura d’autres prétendants, mais le plus fort gagnera », a-t-il noté.

En réalité, il espère sans doute qu’au terme de la compétition, le 15 juillet prochain, le plus fort, ce sera lui.

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