Les femmes et la difficile conquête médiatique des Jeux

Marit Bjoergen, ça vous dit quelque chose ? Jusqu’à mercredi, pas d’entrevue, pas de reportage aux heures de grande écoute. Pourtant, la fondeuse norvégienne, 14 fois médaillée olympique, était déjà devenue samedi dernier l’athlète féminine la plus décorée depuis 1924, avant d’y ajouter le record de l’athlète olympique le plus médaillé de toute l’histoire des Jeux d’hiver, tous sexes confondus. L’invisibilité médiatique de son exploit sportif est le résidu de préjugés qui plombent encore parfois la couverture journalistique accordée aux épreuves féminines.
Bien de l’eau a coulé sous les anneaux depuis que Pierre de Coubertin — misogyne avéré — se refusait farouchement à l’inclusion des femmes dans l’arène, mais il en reste des miettes. Selon des études américaines, au 10e jour des Jeux de Pyeongchang, le réseau américain NBC avait accordé 60 % de son temps d’antenne aux athlètes masculins « en primetime », contre 40 % pour leurs vis-à-vis féminins. C’est déjà une avancée spectaculaire par rapport aux Jeux de Salt Lake City, en 2002, où le déséquilibre en faveur de ces messieurs était du simple au double.
Andrew C. Billings, coauteur du livre Olympic Television : Broadcasting the Biggest Show on Earth et professeur de journalisme à l’Université de l’Alabama, jauge depuis des années la présence à l’écran des deux sexes. Il confirme qu’un parti pris en défaveur des femmes a toujours marqué la couverture des Jeux d’hiver. Mais cette ère pourrait tirer à sa fin. « Depuis 1998, l’écart moyen dans la couverture accordée aux hommes et aux femmes par NBC a oscillé entre 20 à 22 %. À Sotchi, il a été ramené à 10 % », dit-il. Le contraire eût été gênant : 50 % des médaillés de Team USA à Sotchi étaient des femmes ! À ce jour, sur les 16 médailles américaines récoltées, neuf l’ont été par des femmes.
Au-delà de la part d’écran
Mais selon Cheryl Cooky, spécialiste de la représentation des genres dans les sports à la Purdue University, le récent regain d’intérêt porté par le public et, ce faisant, par les médias aux athlètes féminines est plus dû au drapeau qu’à l’athlète elle-même. « Aux Olympiques, les Américains ne s’emportent pas pour les femmes, mais d’abord pour le pays », dit-elle.
Il reste que les Jeux de Sotchi ont marqué un tournant dans la part du gâteau médiatique dévolue aux femmes, tout comme Rio, pour les Jeux d’été. Mais pas toujours pour les bonnes raisons. Une étude de l’Université de Caroline du Nord a mesuré qu’aux Jeux d’été de 2016, la présence accordée aux heures de grande écoute aux athlètes féminines avait grimpé… surtout dans les disciplines disputées en maillot. Une grande part du poids médiatique est aussi consacrée aux faits d’armes ou aux controverses entourant une athlète, affirme Jean-François Dumas, d’Influence Communications. À Rio, 76 % de la couverture québécoise s’est concentrée sur la nageuse de 16 ans Penny Oleksiak, la plus jeune médaillée d’or canadienne de tous les temps. Pour cet exploit, combien d’athlètes féminines restées dans l’ombre ?
La tiédeur des médias envers la multimédaillée Bjoergen en dit long sur le déséquilibre des genres qui continue de persister dans la machine olympique. La dernière toquade du président de la Fédération internationale de hockey, René Fasel, qui rêve de voir les joueuses de hockey négocier la rondelle « comme des femmes » et non comme des hommes, est le dernier exemple des relents machistes de la tribu olympique.
Dinosaures
Même si la disparité à l’écran tend à disparaître, les commentaires qui enrobent les épreuves féminines continuent de « teinter » l’image des femmes athlètes, affirme Mme Cooky, qui scrute depuis 25 ans la qualité et la quantité de la couverture réservée aux deux sexes dans les sports en général. « Quand on parle des femmes, dit-elle, il y a plus de commentaires sur leur apparence que pour les hommes, notamment sur leur statut de mère ou d’épouse. »
Si les temps changent, les écarts récents d’analystes n’ont pas manqué d’ameuter les réseaux sociaux. Du nombre, ceux du commentateur vedette de CBC Don Cherry, qui a qualifié de « top-modèles en talons aiguilles » les joueuses de hockey canadiennes. Au palmarès du dérapage genré figure aussi l’appellation « girls », entendue sur les ondes de NBC, réservée aux championnes de ski. Le qualificatif « hot little piece of ass » (« joli petit cul sexy »), réservé à Chloe Kim, 17 ans, médaillée d’or en planche à neige, a coûté cette semaine son poste à un animateur de radio de San Francisco, qui s’est un peu trop emporté. Révolu, le temps des dinosaures ? Mmm.
Le Comité international olympique (CIO), qui ne brille pas par son modernisme, contribue lui aussi à la survie d’archaïsmes de genre en programmant six épreuves de moins pour les femmes (pas de combiné nordique pour elles), des épreuves plus courtes (ski, ski nordique et biathlon). L’auguste institution perpétue aussi l’usage d’une nomenclature héritée du XIXe siècle dans huit disciplines sur quatorze où les femmes compétitionnent en tant que « ladies ». Les « gentlemen », eux, ont depuis longtemps été relégués aux livres d’histoire.
L’exception olympique
D’abord, la bonne nouvelle ! Des chiffres obtenus de Radio-Canada mardi indiquent qu’au 10e jour des Jeux, 44 % de la couverture totale du diffuseur national (SRC, RDS et RDS2) est allée aux épreuves féminines, 43,4 % aux épreuves masculines et 12,6 % aux épreuves mixtes. Dans le bataillon des 28 analystes et reporters dépêchés par la SRC en Corée du Sud, on compte neuf femmes et dix-neuf hommes, et deux des cinq postes de chef d’antenne sont tenus par des femmes.
Selon le professeur Billings, ces Jeux d’hiver pourraient être les premiers à voguer vers la réelle parité. « Les femmes gagnent davantage de médailles et plusieurs épreuves féminines sont à venir, dit-il. » La moins bonne nouvelle, dit-il, c’est que cette victoire ne durera que le temps de deux semaines, puisque le reste de l’année, la part des femmes dans le sport diffusé au petit écran — du moins à NBC — ne dépasse pas… 4 %.