Quand le golf se met au vert

En 1873, Alexander Dennistoun créa le tout premier club de golf en Amérique.
Photo: Conrad Poirier Bibliothèque et archives nationales du Québec En 1873, Alexander Dennistoun créa le tout premier club de golf en Amérique.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Dernier de dix articles.

Lorsqu’Alexander Dennistoun est arrivé au Canada à l’âge de 19 ans en 1840, il ne soupçonnait probablement pas que son nom allait un jour marquer l’histoire du sport en Amérique.

Établi dans la région de Peterborough à l’instigation de son frère qui y avait acquis une ferme, Dennistoun fit fortune dans le commerce du bois. Son travail l’amena à beaucoup voyager, notamment à Montréal, où il fit la connaissance de Margaret Redpath, fille de John Redpath, l’entrepreneur et philanthrope qui a fait sa marque dans de nombreux domaines mais est surtout connu pour avoir créé la première raffinerie de sucre au pays. Dennistoun épousa Margaret et, ensemble, ils se rendirent plusieurs fois dans son Écosse natale, où l’homme ne se contenta pas de faire des affaires. Il s’y familiarisa avec le golf, fort populaire là-bas, ne tardant pas à constater qu’il se débrouillait plutôt bien dans ce sport.

C’est ainsi que, de fil en aiguille, le Montréalais Dennistoun en vint, en compagnie d’une poignée d’hommes de la haute société, à créer le tout premier club de golf en Amérique, dont il devint le président. C’était en 1873 et, si les lieux ont changé au gré du temps, le club est toujours bien vivant, offrant l’un des parcours les plus prestigieux au monde à l’île Bizard.

Le golf existait alors déjà à Montréal. On trouve trace d’une invitation à y jouer, dans le secteur de ce qui est aujourd’hui le square Victoria, dès 1826. Mais rien de formel n’était en place.

À l’origine, le Montreal Golf Club était situé au parc Fletcher jouxtant le mont Royal, dans ce qui est maintenant un tronçon de l’avenue du Parc, le parc Jeanne-Mance et le pied du versant est de la montagne. On était alors aux confins de la ville. On a alors affaire à un parcours de 6 trous, plus tard agrandi à 9.

« Au début, ce sont essentiellement des Écossais, plusieurs d’immigration récente [et qui ont donc pu pratiquer le sport dans leur contrée d’origine, berceau du golf], qui se joignent au club et poursuivent les traditions de la mère patrie. C’est un passe-temps qui leur permet de se retrouver et d’échanger. L’élite commerciale de Montréal y trouve son compte », explique Claude Gravel, correspondant au Québec de la Golf Historical Society of Canada. « On y retrouve quelques Anglais aussi, mais on ne note aucune participation francophone. »


La reine Victoria dit oui

La création du club ne tardera pas à faire des petits. L’année suivante, en 1874, un club voit le jour à Québec, puis d’autres naissent en Ontario, notamment à Ottawa et à Toronto. Le club de Niagara-on-the-Lake, fondé en 1875, présente pour sa part le plus vieux parcours toujours existant en Amérique.

Photo: Conrad Poirier Bibliothèque et archives nationales du Québec Le golfeur James Patterson en août 1946

En 1884, le club de Montréal obtient la mention « Royal » avec l’autorisation de la reine Victoria, à laquelle il est encore de coutume de nos jours pour les membres de porter un toast.

C’est à partir du milieu des années 1880 que des francophones adhèrent au Royal Montréal. Parmi ceux-ci, le journaliste et écrivain Honoré Beaugrand, maire de Montréal de 1885 à 1887. De ce côté, c’est davantage l’élite politique qui frappe à la porte, avocats, députés, juges. Et le sport est souvent très secondaire. « Plusieurs ne savaient pas jouer, dit Claude Gravel. On avait là un instrument de réseautage social bien plus qu’un club sportif. »

En 1891, une première femme devient officiellement membre du Royal Montréal. Jusque-là, poursuit M. Gravel, dans une société d’inspiration victorienne, les femmes de la grande bourgeoisie sont « surprotégées » et réduites à un rôle secondaire. « On considérait que le golf ne convenait pas à leur dignité. Un élan complet de leur part n’aurait pas été acceptable. On avait donc aménagé un ou deux verts autour du chalet et on leur donnait un fer droit. Elles participaient surtout aux activités mondaines. »


La première à percer était l’épouse du président en poste et trésorier de la compagnie Redpath, et on la désignait bien sûr à l’époque avec le seul nom de son mari, Mme William Wallace Watson. Elle était née Florence Sandcliffe et devait connaître un destin tragique puisqu’elle a trouvé la mort alors qu’elle se trouvait à bord du paquebot transatlantique britannique Lusitania, torpillé par un sous-marin allemand pendant la Première Guerre mondiale en 1915. L’histoire n’est pas prouvée hors de tout doute, mais on raconte qu’elle aurait laissé sa place dans un canot de sauvetage — à laquelle elle avait droit en tant que passagère de première classe — à une femme et à son bébé.


Croissance urbaine

Graduellement, une place plus importante a été réservée aux femmes au sein du Royal Montréal. Mais il apparut bientôt que le club ne pourrait plus occuper le lieu de sa naissance, même s’il gagnait en popularité du fait d’une forte immigration et d’une urbanisation qui donnait aux gens plus de temps de loisirs. La ville s’étendait, et le parc Fletcher, dont le club ne détenait pas les droits exclusifs, devenait de plus en plus achalandé, et la Ville de Montréal acquit le terrain.

En 1896, le Royal Montréal fut donc contraint de déménager. Il s’installa dans la paroisse de Dorval, qui est alors pour l’essentiel un village et un lieu de villégiature prisé par les familles riches désireuses de profiter du train pour fuir les odeurs nauséabondes de la ville et sa chaleur suffocante durant l’été. On aménage un parcours de 18 trous dans le secteur Dixie, ainsi nommé parce qu’il est situé à 10 milles de Montréal.

Pendant plus de six décennies, le Royal Montréal fleurira à Dorval. Mais encore une fois, la croissance urbaine finira par rattraper le golf. L’espace est de plus en plus convoité, et le club se résout à aller s’installer à l’île Bizard en 1959. C’est toujours là qu’il se trouve, en pleine nature, avec ses trois parcours — le Bleu, le Rouge et le Dixie — totalisant 45 trous, conçus à l’origine par le célèbre architecte de golf Dick Wilson.

Au fil de ses 143 ans et des poussières d’existence, le Royal Montréal a accueilli à plusieurs reprises l’omnium canadien et une fois la Coupe des Présidents, en 2007. Tout ça grâce à l’initiative d’un certain Alexander Dennistoun, dont plusieurs voudraient qu’il soit finalement intronisé au Temple de la renommée du golf canadien pour avoir ouvert un bal auquel se sont invités des milliers de joueurs passionnés et de spectateurs enthousiastes.

 

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