À ski sur la montagne

Une jeune femme skie sur le mont Royal dans les années 1950.
Photo: Archives de la Ville de Montréal Une jeune femme skie sur le mont Royal dans les années 1950.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Neuvième de dix articles.

Au berceau du ski alpin au Québec, on trouve enfoui le mont Royal dans les langes de l’histoire : c’est là que l’élan fut donné au ski en cette partie du pays.

Avant que les citadins ne prennent d’assaut les montagnes des Laurentides puis des Cantons-de-l’Est, avant qu’on ne songe à se lancer dans des expéditions au mont Sainte-Anne, voire dans les montagnes Blanches du Vermont, le ski alpin grandit doucement au coeur même de Montréal.

Bien sûr, plusieurs Montréalais se souviennent qu’une modeste piste de ski surplombait l’Université de Montréal, derrière ce qui est aujourd’hui son pavillon des sports. Entre 1944 et 1979, la montagne est utilisée par une large partie de la population qui souhaite pratiquer le ski alpin.

Aujourd’hui encore revient périodiquement l’idée de relancer des initiations au ski sur la montagne, à l’exemple d’une ville comme Sherbrooke où les citoyens profitent des pentes douces du mont Bellevue.

Des clubs

Le premier club de ski au Canada fut le Montreal Ski Club, fondé en 1904. Cette année-là, le club organisa une compétition de saut à ski sur la montagne. C’est cet aspect du ski qui sera longtemps le plus populaire auprès de la population. Peu à peu, d’autres clubs de ski firent leur apparition à Ottawa, à Trois-Rivières et à Québec.

L’intérêt pour ce sport tient beaucoup à celui que lui portent d’abord des Canadiens anglais de l’Université McGill. Ont-ils des liens avec cette élite britannique qui s’entiche de descente de pentes dans les Alpes ? L’argent et le temps leur permettent en tout cas de mettre en place à Montréal ce loisir de gentleman dans ce grand élan général en faveur du sport qui gagne le XIXe siècle anglo-saxon. Un des rares « héros » canadiens-français aux origines de ce sport est Viateur Cousineau, champion dans les années 1930.

Le premier club de ski canadien-français, le Club de ski Mont-Royal d’Amérique, est fondé en 1919. C’est Champlain Provencher, un entrepreneur qui dirige le magasin Spalding de Montréal, qui en devient l’animateur principal.

Scandinavie

Véritable légende, Herman Smith Johannsen, dont le surnom est « Jackrabbit », est connu pour être étroitement associé au développement et à la promotion du ski de fond. Sa créativité et sa longévité exceptionnelle — il est mort en 1985 à l’âge de 111 ans — en ont fait à raison une figure mythique du développement de ce sport en Amérique du Nord. Mais on oublie un peu vite le rôle qu’il joua à Montréal dans le développement du ski, tous types confondus.

Né en 1875 en Norvège, c’est aux États-Unis qu’il va d’abord immigrer. À la fin des années 1920, on le trouve à Lake Placid, dans l’État de New York, village au creux des montagnes qui accueillera deux fois les Jeux olympiques d’hiver, en 1932 et en 1980.

On oublie souvent l’influence qu’a eue Lake Placid sur Montréal comme ville d’hiver, notamment sur le saut à ski, très estimé alors. Beaucoup de Montréalais vont se rendre à Lake Placid pour participer ou assister à des compétitions d’hiver. On y saisit de quoi pourrait avoir l’air, au nord, une ville capable d’accueillir l’hiver comme un précieux atout.

Jackrabbit vient régulièrement à Montréal pour son travail de vendeur de machinerie de construction. Il parcourt les environs, les Laurentides en particulier. En 1928, il s’installe pour de bon à Montréal, avant de migrer à nouveau, cette fois à destination de ces Laurentides qu’il ne quittera plus et où il donnera des lettres de noblesse au ski de fond. Mais on oublie que, dans l’intervalle, Jackrabbit s’emploie à Montréal, avec d’autres, à développer le ski alpin sur la montagne.

Nous devons d’ailleurs l’apparition du ski au Québec à un autre Norvégien, un certain A. Birch. Chaussé de longues planches de bois, rappelle l’historien du sport Paul Foisy, il avait entrepris en solitaire une expédition de Montréal à Québec en 1879. Ce monsieur Birch est vraisemblablement le premier skieur observé au Canada. Alors que la raquette est immensément populaire, ceux qui parlent de lui le font sur un ton quelque peu narquois. Le ski n’est pas encore au goût du jour. Loin de là.

Développement

Dans les années qui suivent les premiers essais de M. Birch, la presse montréalaise reparle de ce sport qui fait, dit-on, fureur en Norvège. La volonté de faire de l’hiver le symbole d’une vie nordique canadienne propre à magnifier son caractère national particulier fera le reste : le ski gagne du terrain.

Un groupe de professeurs de l’Université McGill organise des sorties à ski. Le ski devient si populaire que, dès 1927, un système de transport permet de se rendre dans les Laurentides pour le pratiquer. Le train du Canadien Pacifique qui assure la liaison Montréal–Mont-Laurier est désormais bondé de skieurs. Le ski est un sport montréalais. Pour l’hiver 1927-1928 seulement, le Canadien Pacifique affirme avoir transporté 11 000 skieurs jusque dans les Laurentides. Au milieu des années 1930, le nombre a doublé.

En 1928, des diplômés de l’Université McGill fondent le Red Birds Ski Club. Une véritable confrérie du ski se développe. Les Red Birds reçoivent des membres de grandes universités. Ils se rendent eux-mêmes outre-Atlantique, en Suisse notamment, pour participer à des événements de ski. À Saint-Moritz, en Suisse, les IIes Jeux olympiques d’hiver accueillent les premiers représentants du Canada. Deux membres de l’équipe de ski appartiennent aux Red Birds.

Après s’être exercés sur le mont Royal, ces premiers skieurs passionnés ont loué un chalet à Saint-Sauveur-des-Monts, tout près de la Big Hill. C’est Herman Smith Johannsen — encore lui ! — qui dessine le premier parcours de slalom. Il le balise de branches d’épinette plantées dans la neige. Les jeunes hésitent à dévaler la pente de ce premier parcours. C’est donc « Jackrabbit », à 53 ans, qui donne l’exemple et s’élance le premier dans cette course livrée sur neige croûtée.

Pendant ce temps, à deux pas, Vernon Oscar Nymark ouvre l’une des premières boutiques de ski au Québec. Il y fabrique des skis à la main, taillés patiemment dans des planches de bois, sans juger bon pour autant de leur apposer son nom.

À fond

Le ski de fond reste longtemps en retrait sur le plan de la popularité. L’intérêt à son sujet ne survient que dans les années 1970. Il est lié à la prise de conscience des bienfaits d’une telle activité physique, au calme aussi qu’il procure.

En 1972, rappelle l’historien Paul Foisy, le ski de fond attire plus de 150 000 personnes au Québec, tandis que, trois ans plus tard, le nombre de fondeurs se chiffre déjà à 450 000.

Le ski alpin a disparu du mont Royal. Mais le ski de fond, lui, y est plus que jamais pratiqué. En 2016, on y a même tenu une étape de la Coupe du monde avec les meilleurs athlètes, hommes et femmes, du circuit professionnel.