Le parcours singulier de «Shag» Shaughnessy

Touche à tout, Francis Joseph Shaughnessy (à l'arrière, à droite) ne peut refuser lorsqu’en 1913 les Sénateurs d’Ottawa, de l’Association nationale de hockey — ancêtre de la LNH —, font appel à ses services pour occuper le poste de gérant de l’équipe.
Photo: Bibliothèque et archives Canada Touche à tout, Francis Joseph Shaughnessy (à l'arrière, à droite) ne peut refuser lorsqu’en 1913 les Sénateurs d’Ottawa, de l’Association nationale de hockey — ancêtre de la LNH —, font appel à ses services pour occuper le poste de gérant de l’équipe.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Huitième de dix articles.

Francis Joseph Shaughnessy s’apprêtait à disputer sa première saison à la barre d’une équipe de football collégial, celle de la Welsh Neck Academy en Caroline du Sud, lorsque Theodore Roosevelt décida de mettre son poing sur la table.

Le président des États-Unis, qui avait succédé à William McKinley après l’assassinat de ce dernier en 1901 et été élu à plein titre en 1904, était un homme de vision. un excellent diplomate — sa médiation efficace dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905 lui vaudrait le prix Nobel de la paix l’année suivante —, mais aussi un fervent amateur de sports. S’il s’était lui-même montré un athlète très ordinaire lors de son passage à l’Université Harvard, il ne s’intéressait pas moins à plusieurs disciplines, dont le football, extrêmement populaire bien qu’encore naissant à l’époque.

Populaire malgré le fait qu’il était d’une violence absolue (ou peut-être justement pour cela) alors que les joueurs ne portaient pratiquement pas d’équipement de protection. Pour Roosevelt, c’en était trop, d’autant plus que son fils Ted jouait à Harvard et avait été blessé. Le président, disait-il publiquement, ne détestait pas le jeu viril, bien au contraire, mais il fallait éviter que les choses aillent trop loin. Or quand il convoqua à la Maison-Blanche des représentants de Harvard, Yale et Princeton en octobre 1905, on recensait 18 morts et plus de 150 blessés graves à la suite de collisions sur les terrains pendant la dernière année, et plus d’une quarantaine de décès depuis le début du siècle.

Roosevelt somma ses interlocuteurs de modifier les règlements du sport, faute de quoi sa pratique serait désormais interdite partout au pays. Lorsqu’une soixantaine d’institutions se réunirent en décembre à New York, elles convinrent donc d’une profonde refonte et fondèrent en 1906 un organisme national d’encadrement, qui allait prendre en 1910 le nom de National Collegiate Athletic Association, la NCAA.

La passe vers l’avant

Parmi les modifications aux règles adoptées, on retrouvait l’interdiction d’utilisation de la formation de masse — le « flying wedge » qui concentrait le jeu en un endroit restreint et provoquait des contacts brutaux et des empilades — et, plus important, l’autorisation de la passe vers l’avant, qui aurait notamment pour effet de disperser davantage les joueurs sur le terrain.

Celle-ci allait en fait, à terme, constituer une révolution. À terme, parce qu’au début, la plupart des entraîneurs dans les milieux collégiaux et universitaires n’y croyaient pas. Le football était encore tout proche de son prédécesseur le rugby et ils voyaient dans la passe vers l’avant une tactique « émasculée », préférant recourir à la bonne vieille méthode qui avait toujours eu la faveur pour faire avancer le ballon : foncer dans le tas.

Mais certains, comme Frank « Shag » Shaughnessy, ne tarderaient pas à déceler le potentiel de cette arme et à l’exploiter. Né en 1883 en Illinois, Shaughnessy s’était illustré au football à l’Université Notre Dame pendant quatre saisons à partir de 1901, et il était par nature sans cesse en quête d’innovation. Il était aussi passionné de baseball, assez talentueux pour atteindre les ligues majeures, disputant neuf matchs pour les Senators de Washington et les Athletics de Philadelphie en 1905 et 1908 avant qu’une blessure ne mette fin à ses ambitions. Pendant quelques années, il roulerait donc sa bosse un peu partout aux États-Unis, jouant au baseball dans des ligues mineures et entraînant des équipes universitaires et collégiales de football, avec lesquelles il peaufine des stratégies nouvelles, y compris le jeu d’option permis par la passe vers l’avant.

McGill appelle

En 1912, on retrouve Shaughnessy à Ottawa, d’où sa femme est originaire, lorsque l’Université McGill, à la recherche d’un entraîneur pour son équipe de football, frappe à sa porte. Il accepte le poste, ce qui crée une petite commotion dans le milieu puisqu’il sera rémunéré. Dans le sport universitaire de l’époque, l’amateurisme pur et dur a la cote.

Bien qu’il ne puisse utiliser la passe vers l’avant encore prohibée au Canada, Shaughnessy trouve le moyen de s’imposer et, à ses deux premières saisons à la barre, McGill met la main sur la Coupe Yates, le championnat canadien.

Touche-à-tout, Shaughnessy continue d’être engagé dans le baseball, et il ne peut refuser lorsqu’en 1913, les Sénateurs d’Ottawa, de l’Association nationale de hockey — ancêtre de la LNH —, font appel à ses services pour occuper le poste de gérant de l’équipe. Dans une entrevue au magazine The Sporting News en 1960, il confiera qu’il ne connaissait alors rien au hockey et n’avait même jamais vu un match de sa vie. Mais ses talents d’organisateur et de meneur d’hommes lui permettront de remporter le championnat de la NHA en 1915 et d’ainsi atteindre la finale de la Coupe Stanley.

Du baseball en soirée

Toujours à McGill, Shaughnessy continue de militer pour l’autorisation de la passe vers l’avant, mais on lui fait la sourde oreille. En 1921, il profitera d’un match hors concours contre l’Université de Syracuse joué selon les règles américaines pour appeler à ce que le football se joue de la même manière aux États-Unis et au Canada. Son voeu sera finalement exaucé en 1931 par la Canadian Rugby Union, prédécesseure de la Ligue canadienne de football qui apparaîtra dans les années 1950.

Shaughnessy quitte McGill en 1928 mais, s’étant définitivement établi à Montréal, il sera vite rattrapé le sport. Dès 1932, il est appelé à diriger les Royaux, de la Ligue internationale de baseball. Là encore, il innovera : en 1933, il fait installer des projecteurs au stade de Lorimier et, pour la première fois à Montréal, du baseball sera présenté en soirée. Il propose également une formule de séries éliminatoires à affrontements directs dans les ligues mineures qui emportera un vaste succès dans plusieurs sports.

En 1936, Shaughnessy devient président de la Ligue internationale, un poste qu’il occupera jusqu’en 1960. C’est donc sous sa gouverne que Jackie Robinson disputera en 1946 une saison sous les couleurs des Royaux avant d’aller briser la barrière de la couleur de la peau dans les majeures avec les Dodgers de Brooklyn.

« Shag » Shaughnessy, qui est décédé en 1969 à l’âge de 86 ans, a marqué à sa manière l’histoire du sport montréalais. Son épouse et lui ont eu neuf enfants, dont un, Frank fils, a remporté la médaille de bronze avec l’équipe de hockey des États-Unis aux Jeux olympiques d’hiver de 1936 à Garmisch-Partenkirchen.

Francis Joseph Shaughnessy s’apprêtait à disputer sa première saison à la barre d’une équipe de football collégial, celle de la Welsh Neck Academy en Caroline du Sud, lorsque Theodore Roosevelt décida de mettre son poing sur la table.

Le président des États-Unis, qui avait succédé à William McKinley après l’assassinat de ce dernier en 1901 et été élu à plein titre en 1904, était un homme de vision excellent diplomate — sa médiation efficace dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905 lui vaudrait le prix Nobel de la paix l’année suivante —, mais aussi un fervent amateur de sports. S’il s’était lui-même montré un athlète très ordinaire lors de son passage à l’Université Harvard, il ne s’intéressait pas moins à plusieurs disciplines, dont le football, extrêmement populaire bien qu’encore naissant à l’époque.

Populaire malgré le fait qu’il était d’une violence absolue (ou peut-être justement pour cela) alors que les joueurs ne portaient pratiquement pas d’équipement de protection. Certains le comparaient aux combats de gladiateurs de la Rome antique. Pour Roosevelt, c’en était trop, d’autant plus que son fils Ted jouait à Harvard et avait été blessé. Le président, disait-il publiquement, ne détestait pas le jeu viril, bien au contraire, mais il fallait éviter que les choses aillent trop loin. Or quand il convoqua à la Maison-Blanche des représentants de Harvard, Yale et Princeton en octobre 1905, on recensait 18 morts et plus de 150 blessés graves à la suite de collisions sur les terrains pendant la dernière année, et plus d’une quarantaine de décès depuis le début du siècle.

Roosevelt somma ses interlocuteurs de modifier les règlements du sport, faute de quoi sa pratique serait désormais interdite partout au pays. Des institutions avaient d’ailleurs déjà commencé à délaisser le football, et lorsqu’une soixantaine d’entre elles se réunirent en décembre à New York, elles convinrent d’une profonde refonte et fondèrent en 1906 un organisme national d’encadrement, qui allait prendre en 1910 le nom de National Collegiate Athletic Association, la NCAA.

La passe vers l’avant

Parmi les modifications aux règles adoptées, on retrouvait l’interdiction d’utilisation de la formation de masse — le « flying wedge » en forme de V inversé qui concentrait le jeu en un endroit restreint et provoquait des contacts brutaux et des empilades — et, plus important, l’autorisation de la passe vers l’avant, qui aurait notamment pour effet de disperser davantage les joueurs sur le terrain.

Celle-ci allait en fait, à terme, constituer une révolution. À terme, parce qu’au début, la plupart des entraîneurs dans les milieux collégiaux et universitaires n’y croyaient pas. Le football était encore tout proche de son prédécesseur le rugby et ils voyaient dans la passe vers l’avant une tactique « émasculée », préférant recourir à la bonne vieille méthode qui avait toujours eu la faveur pour faire avancer le ballon : foncer dans le tas. De plus, de lourdes punitions imposées pour des passes incomplètes, perte de terrain ou carrément changement de possession, étaient de nature à les décourager.

Mais certains, comme Frank « Shag » Shaughnessy, ne tarderaient pas à déceler le potentiel de cette arme et à l’exploiter. Né en 1883 en Illinois, Shaughnessy s’était illustré au football à l’Université Notre Dame pendant quatre saisons à partir de 1901, et il était par nature sans cesse en quête d’innovation. Il était aussi passionné de baseball, assez talentueux pour atteindre les ligues majeures, disputant neuf matchs pour les Senators de Washington et les Athletics de Philadelphie en 1905 et 1908 avant qu’une blessure ne mette fin à ses ambitions. Pendant quelques années, il roulerait donc sa bosse un peu partout aux États-Unis, jouant au baseball dans des ligues mineures et entraînant des équipes universitaires et collégiales de football, avec lesquelles il peaufine des stratégies nouvelles, y compris le jeu d’option permis par la passe vers l’avant.

McGill appelle

En 1912, on retrouve Shaughnessy à Ottawa, d’où sa femme est originaire, lorsque l’Université McGill, à la recherche d’un entraîneur pour son équipe de football, frappe à sa porte. Il accepte le poste, ce qui crée une petite commotion dans le milieu puisqu’il sera rémunéré. Dans le sport universitaire de l’époque, l’amateurisme pur et dur a la cote.

Bien qu’il ne puisse utiliser la passe vers l’avant encore prohibée au Canada, Shaughnessy trouve le moyen de s’imposer et, à ses deux premières saisons à la barre, McGill met la main sur la Coupe Yates, le championnat canadien.

Touche-à-tout, Shaughnessy continue d’être engagé dans le baseball, et il ne peut refuser lorsqu’en 1913, les Sénateurs d’Ottawa, de l’Association nationale de hockey — ancêtre de la LNH —, font appel à ses services pour occuper le poste de gérant de l’équipe. Dans une entrevue au magazine The Sporting News en 1960, il confiera qu’il ne connaissait alors rien au hockey et n’avait même jamais vu un match de sa vie. Mais ses talents d’organisateur et de meneur d’hommes lui permettront de remporter le championnat de la NHA en 1915 et d’ainsi atteindre la finale de la Coupe Stanley, perdue aux mains des Millionaires de Vancouver, vainqueurs de la Ligue de la côte du Pacifique.

Du baseball en soirée

Toujours à McGill, Shaughnessy continue de militer pour l’autorisation de la passe vers l’avant, mais on lui fait la sourde oreille. En 1921, il profitera d’un match hors concours contre l’Université de Syracuse joué selon les règles américaines pour appeler à ce que le football se joue de la même manière aux États-Unis et au Canada. Son voeu sera finalement exaucé en 1931 par la Canadian Rugby Union, prédécesseure de la Ligue canadienne de football qui apparaîtra dans les années 1950.

Shaughnessy quitte McGill en 1928 mais, s’étant définitivement établi à Montréal, il sera vite rattrapé le sport. Dès 1932, il est appelé à diriger les Royaux, de la Ligue internationale de baseball. Là encore, il innovera : en 1933, il fait installer des projecteurs au stade de Lorimier et, pour la première fois à Montréal, du baseball sera présenté en soirée. Il propose également une formule de séries éliminatoires à affrontements directs dans les ligues mineures qui emportera un vaste succès dans plusieurs sports.

En 1936, Shaughnessy devient président de la Ligue internationale, un poste qu’il occupera jusqu’en 1960. C’est donc sous sa gouverne que Jackie Robinson disputera en 1946 une saison sous les couleurs des Royaux avant d’aller briser la barrière de la couleur de la peau dans les majeures avec les Dodgers de Brooklyn.

« Shag » Shaughnessy, qui est décédé en 1969 à l’âge de 86 ans, a marqué à sa manière l’histoire du sport montréalais. Il est enterré au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Son épouse et lui ont eu neuf enfants, dont un, Frank fils, a remporté la médaille de bronze avec l’équipe de hockey des États-Unis aux Jeux olympiques d’hiver de 1936 à Garmisch-Partenkirchen.