À cheval sur l’histoire

Le Club de chasse Montreal Hunt Club, entre 1880 et 1900
Photo: Archives de la Ville de Montréal Le Club de chasse Montreal Hunt Club, entre 1880 et 1900

Les sifflements des spectateurs couvrent à peine les galops des chevaux qui s’apprêtent à franchir la ligne d’arrivée. Pour se donner l’impression de voir plus loin, certains spectateurs se sont soudain levés sur le bout de leurs pieds tandis que Jean Desautels, l’imperturbable descripteur des courses de chevaux à l’hippodrome Blue Bonnets, donne le résultat de la course.

En plus d’un quart de siècle, jusqu’à la fermeture du plus célèbre hippodrome du Québec en 2008, Desautels aura décrit plus de 50 000 courses de chevaux. C’est dire déjà à quel point l’univers des courses équestres compta dans la métropole.

« À compter de 1800, il y a beaucoup de courses », observe l’historien Olivier Thériault. À Montréal et dans les environs, les terrains de courses équestres sont parmi les lieux les plus fréquentés de la ville. « C’est un lieu important de sociabilité. » On construit vite de plus en plus de pistes, souvent avec la collaboration d’aubergistes. Plusieurs pistes seront érigées dans ce qui est aujourd’hui le quartier Mile-End.

Trop de chevaux

Le cheval est une passion. En 1709, Jacques Raudot, co-intendant de la Nouvelle-France, émet une ordonnance pour que les habitants de Montréal gardent moins de chevaux. Jusqu’au début du XXe siècle, on compte environ un cheval pour cinq habitants au pays.

La passion des courses, hiver comme été, incite les propriétaires à améliorer la qualité des chevaux. Dans l’espace compétitif qui se structure autour de cette passion se manifeste cependant, après la conquête anglaise, l’expression d’une polarisation ethnique et religieuse.

Comme l’indique l’historien Olivier Thériault, une séparation nette se manifeste « entre l’élite, généralement, et les habitants de la colonie ». Les grands événements équestres sont d’abord réservés à cette petite élite coloniale. « Les Canadiens sont systématiquement relégués dans des courses de second rang. » Le gouverneur, représentant de la Couronne anglaise, offre de petites bourses pour ces courses de deuxième zone auxquelles les Canadiens sont conviés. Mais l’influence directe des Canadiens français sur les courses de chevaux tarde longtemps.

Les bagarres sont fréquentes en marge des courses de chevaux. Le journal La Minerve rend compte assez souvent de désordres publics liés à ces activités. Beaucoup de gens se demandent en conséquence s’il ne faut pas les interdire ou, du moins, les encadrer plus sévèrement.

L’Église catholique se méfie beaucoup de cette activité. Il faut dire que l’argent y est en cause, tout comme l’alcool et les sautes d’humeur des spectateurs.

En 1833, rappelle l’historien Paul Bernier, une bagarre éclate entre anglophones et francophones en marge de courses de chevaux. L’affrontement, qui implique des soldats de Sa Majesté, se répercute sur trois jours et se solde par la mort d’un Canadien. On parle régulièrement de heurts sérieux, voire de meurtres, liés aux courses de chevaux.

Le cheval est pour ainsi dire omniprésent dans la culture populaire.

Blue Bonnets

En 1872, dans l’ouest de l’île de Montréal, dans la ville de Saint-Pierre, on inaugure l’hippodrome Blue Bonnets. Pourquoi ce nom ? Tout simplement le nom d’un troquet qui trônait aux abords de la piste à ses débuts et où les cavaliers avaient l’habitude de s’arrêter.

En 1905, John F. Ryan fonde le Jockey Club de Montréal ainsi que le nouveau Blue Bonnets Raceway sur le boulevard Décarie le 4 juin 1907. On y tient des courses de pur-sang, chevaux fougueux, racés, élancés.

Les gens des quartiers chics y viennent pour contempler leur argent courir et revenir jusqu’à eux. Les pauvres, eux, y viennent aussi pour se rassurer sur leur appartenance au monde en jouant des sommes qu’ils possèdent ou ne possèdent pas. C’est en quelque sorte la loterie la plus populaire du temps.

De 1907 à 1920, ce haut lieu où l’on se presse pour assister aux courses et parier se trouve sous le contrôle de Jugh Montagu Allan, chevalier de Sa Majesté, attaché au régiment des Black Watch. Blue Bonnets passera sous le contrôle de plusieurs hommes fortunés au fil du temps.

Mais Blue Bonnets n’est pas du tout encore la seule piste de course en activité à Montréal au début du XXe siècle. De 1901 à 1909, là où se trouve aujourd’hui le parc Baldwin, existe par exemple une piste de course de chevaux : le « Montreal Driving Club ». La piste est située au coeur de ce qu’on appelle alors le village de Lorimier. Mais parce que la ville prend de l’expansion, la piste de course finit par être déménagée plus au nord.

La passion des chevaux entretient une activité économique parfois inattendue. Ainsi, l’importante entreprise de distribution d’imprimés Benjamin News, longtemps une des plus importantes du genre, est fondée en 1917 par le fils d’un immigrant juif venu d’Europe centrale qui s’occupait au départ de distribuer un journal voué aux courses de chevaux qui appartient aux propriétaires du chic magasin Ogilvy.

Chasse à courre

Véritable réserve de gibiers pendant longtemps, le mont Royal est le théâtre de chasses à courre. Montés sur des chevaux, ces chasseurs traquent le renard jusque dans les années 1920, en se regroupant autour du Montreal Hunt Club.

Fondé en 1826, ce club très chic est pratiquement une annexe sociale de la garnison britannique installée à Montréal. Des chenils jouxtent le chic pavillon de chasse construit à la Côte-des-Neiges, où se retrouvent les cavaliers. Le club ne finit par accueillir vraiment des francophones que dans l’après-guerre, surtout à compter des années 1960.

Le magnifique édifice du club a finalement été laissé à l’abandon avant d’être démoli en 2000. Le club, cependant, existe toujours, mais les renards du mont Royal n’ont plus rien à craindre : la chasse des veneurs montréalais se pratique hors de l’île.

Polo

D’abord un sport chéri par les officiers de la cavalerie britannique, le polo constitue un exercice de choix très prisé. Le sabre est en quelque sorte remplacé par un maillet monté sur une canne de jonc souple. Les joueurs lancent leurs montures au galop, à la poursuite d’une petite balle blanche.

On joue au polo à Montréal au moins depuis 1890. Ce sont des amateurs de chasse à courre du Canadian Hunt Club qui sollicitent d’abord leurs membres pour acheter de l’équipement pour ce jeu. Les chevaux sont sélectionnés et préparés par un éleveur canadien-français, Georges Simard.

À compter de 1901, les clubs de Montréal, Québec, Toronto et Kingston s’affrontent sur des terrains de Saint-Lambert, puis du village de Saraguay, aujourd’hui l’arrondissement d’Ahunsic-Cartierville, un lieu que les anglophones continuent de nommer Back River. C’est là que naît le Montreal Polo Club en 1920.Les gens qui s’y retrouvent vivent des vies à l’évidence confortables. Leur jeu d’été se poursuit souvent en hiver au sud des États-Unis

Au galop

Mais ce sont les courses de chevaux qui demeurent les plus visibles et les plus populaires. Dans l’après-guerre, les courses sont momentanément interrompues pour reconstruire l’hippodrome Blue Bonnets, devenu le point de référence du genre. Depuis 1943, on y trouve des courses attelées.

En 1958, le financier Jean-Louis Lévesque, qu’on connaît comme courtier en valeurs et propriétaire de plusieurs entreprises, rachète les hippodromes Blue Bonnets et Richelieu. Il construit un bâtiment de grand prix pour accueillir les amateurs de paris.

En 1965, c’est le financier Paul Desmarais, de Power Corporation du Canada, qui prend à son tour le contrôle de Blue Bonnets.

En 2006, le sénateur libéral Paul Massicotte prend le contrôle des activités de l’hippodrome de Montréal. Joint au Japon par Le Devoir, le sénateur affirme que les courses à Blue Bonnets sont mortes à cause de « la mauvaise gestion des Ludoplex par Loto-Québec et non d’une intention gouvernementale ou de l’industrie ». En marge du terrain de course, on avait installé des salons de jeu. Le sénateur et homme d’affaires indique aussi qu’un « mauvais jugement » des hommes de chevaux est en cause. L’association des hommes de chevaux a refusé la dernière offre substantielle du gouvernement en espérant que quelque chose d’autre viendrait. Une triste histoire, dit-il.