Une ville longtemps abonnée aux câbles

Le célèbre Yvon Robert est projeté à l’extérieur du ring lors d’un combat contre Don George en septembre 1937.
Photo: Conrad Poirier / Bibliothèque et Archives nationales du Québec Le célèbre Yvon Robert est projeté à l’extérieur du ring lors d’un combat contre Don George en septembre 1937.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Sixième de dix articles.

Nul ne sait au juste quand tout cela a commencé — le sport et la nuit des temps ont tendance à faire plutôt bon ménage —, mais une chose est certaine : le spectacle s’est pendant longtemps révélé très haut en couleur. Même quand on le regardait en noir et blanc.

Quoi qu’on puisse penser de son côté « arrangé » (« scénarisé », préfère dire Pat Laprade, expert de la lutte au Québec), la lutte est incontournable lorsqu’on évoque le passé sportif et, disons-le, culturel de Montréal. Celle-ci a été un carrefour, une capitale, une plaque tournante. « Une grande ville de lutte professionnelle, avance M. Laprade, qui, historiquement, n’est devancée que par New York, Tokyo, Mexico et Chicago. Ce sport est le deuxième en importance à Montréal, après le hockey. Sa longévité en témoigne. »

Les moments sont nombreux, depuis la cocasserie d’un combat mettant aux prises l’homme fort Louis Cyr et le géant Beaupré (Édouard était son prénom, et il mesurait 8 pieds 2 pouces et des poussières) en 1901 jusqu’aux années de gloire d’Yvon Robert, le « lion du Canada français » qui côtoyait Maurice Richard en matière de popularité. La lutte a aussi intensément accompagné la naissance de la télévision au Québec, avec Michel Normandin qui décrivait les combats présentés par la brasserie Dow, et son succès ne s’était toujours pas démenti lorsqu’on a abordé la décennie 1990.

Photo: Conrad Poirier / Bibliothèque et Archives nationales du Québec Yvon Robert et un lutteur portant le pseudonyme de masque vert ou «Green Mask» s'affrontent sur le ring en juin 1941. Deux arbitres tentent de les contrôler.

Les lieux aussi foisonnent. Le parc Sohmer (Notre-Dame et Panet), haut lieu de la musique, du sport et de la vie en société de 1889 à 1919, ainsi nommé parce que son créateur, Édouard Lavigne, était concessionnaire pour les pianos de marque Sohmer. C’est là que Cyr et Beaupré se sont produits. L’aréna Mont-Royal. L’Auditorium de Verdun. Le stade De Lorimier. Le Centre Paul-Sauvé. Et, bien sûr, le vénérable Forum.

Et les personnages. Avant Robert, avant Wladek « Killer » Kowalski, avant Yukon Eric, Larry Moquin, Édouard Carpentier, Eddie Creatchman, la famille Rougeau, Abdullah the Butcher, Maurice « Mad Dog » Vachon, le géant Ferré, les Leduc, Gino Brito, Gilles « The Fish » Poisson, Tarzan « La Bottine » Tyler et combien d’autres dont la nomenclature requerrait plusieurs pages, il y eut George Kennedy. Celui-ci a carrément mis Montréal sur la carte de la lutte.

Du hockey aussi

Le vrai nom de Kennedy, né en 1881, était George Washington Kendall, mais comme son père était très religieux et désapprouvait la lutte, il fit brièvement carrière sous ce pseudonyme. Champion du Canada des poids légers à compter de 1901, il décida, après une défaite face à Eugène Tremblay en 1903, de se faire promoteur. Et quel promoteur il fut.

Kennedy n’avait pas son pareil pour développer des contacts et dénicher de nouveaux talents et, sous son règne, la plupart des vedettes américaines et européennes de lutte sont passées par Montréal. En 1905, il fonde en compagnie du docteur Joseph-Pierre Gadbois le Club athlétique Canadien, majoritairement francophone (lui-même était bilingue), qui s’occupe de plusieurs sports, mais surtout de lutte à l’origine. Invoquant la propriété du nom, il menace l’Association nationale de hockey de poursuite en justice s’il n’obtient pas une franchise : nous sommes tout juste après la fondation d’un certain Club de hockey Canadien.

Kennedy obtient donc d’acquérir le Canadien en 1910 pour la rondelette somme de 7500 $ et il en fait immédiatement, un peu comme tout ce à quoi il touche, une entreprise lucrative. Parallèlement, il poursuit les activités liées à la lutte, faisant accourir les foules au parc Sohmer.

En 1921, Kennedy meurt à l’âge de 39 ans. Quelques mois plus tôt, il avait contracté la grippe espagnole et il ne s’en était jamais vraiment remis. Son décès entraîne la vente du Canadien et provoque un relatif déclin de la lutte, qui trouvera un deuxième âge d’or avec l’avènement d’Yvon Robert au milieu des années 1930. Au coeur de la Grande Dépression, le Forum devra d’ailleurs une fière chandelle à la lutte, bien davantage qu’au hockey.

Le petit écran

La télévision prendra ensuite le relais, suscitant un immense engouement dès son apparition dans les années 1950. Ça se passait le mercredi soir au Forum, juste après le téléroman La famille Plouffe à Radio-Canada. Le diffuseur public affirme d’ailleurs qu’un sondage réalisé sur une période de quelques mois en 1957 et 1958 a montré que l’émission attirait près de 1,5 million de spectateurs en moyenne. La télé n’était certes pas encore complètement répandue à l’époque, mais « ceux qui n’avaient pas d’appareil se massaient devant les vitrines de commerces qui présentaient les combats », rappelle M. Laprade, coauteur avec Bertrand Hébert du livre À la semaine prochaine, si Dieu le veut !, un titre qui rend hommage à la phrase fétiche que lançait Édouard Carpentier, devenu commentateur, pour clore ses émissions. Plus de 400 pages d’une histoire résolument bigarrée.

Comment expliquer une telle popularité ? « La lutte est un sport-spectacle, poursuit Pat Laprade, qui a fondé en 2004 le premier Temple de la renommée de la lutte au Québec. C’est chorégraphié, mais de la même façon qu’on peut “entrer” dans un film, on peut apprécier le scénario d’un combat, l’histoire qu’il raconte. La lutte suscite des émotions et des sensations. Et il y a une interaction avec les spectateurs, dont le comportement peut faire changer le déroulement d’un affrontement. Comme disait Paul Leduc, c’est du théâtre extrême », où l’action ne se passe pas que sur le ring, mais aussi dans les « entrevues » et les diatribes caractéristiques du sport.

On peut aussi mentionner le fait que tout du long, des Québécois et des francophones se sont illustrés, ce qui a contribué à emporter l’adhésion d’une bonne partie de la population, qui se projetait dans ces hommes forts qui n’avaient apparemment peur de rien, combattaient vaillamment les « méchants » et se couvraient de gloire à travers le monde.

Cette époque paraît aujourd’hui révolue alors que la lutte a davantage pris l’allure d’un sport de niche. Mais pendant près d’un siècle, elle a tenu le haut du pavé et a trouvé à Montréal une large cohorte de passionnés qui vivaient à son rythme un peu fou, plein de renversements subits, d’exploits de haute voltige et de récits abracadabrants, mais combien divertissants.

 


 
1 commentaire
  • Serge Fournier - Abonné 23 janvier 2017 11 h 08

    À propos de la lutte...

    Trump a été un des «organisateurs» de ce sport aux USA. Il lui doit une bonne partie de sa fortune, des amitiés qui lui ont permis de sortir sa Fondation des rêts de la justice et l'apprentissage de comportements, brutaux, abjects mais efficaces, qu'il a transposé avec le succès qu'on connaît dans le monde politique.