Le baseball, populaire au fil des générations

28 mai 1937. Le receveur des Royaux Norman Kies s’apprête à contourner le troisième but lors d’un match de baseball opposant l’équipe montréalaise aux «Toronto Maple Leafs», au stade De Lorimier à Montréal.
Photo: Conrad Poirier / BANQ 28 mai 1937. Le receveur des Royaux Norman Kies s’apprête à contourner le troisième but lors d’un match de baseball opposant l’équipe montréalaise aux «Toronto Maple Leafs», au stade De Lorimier à Montréal.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Quatrième de dix articles.

En cette fin d’après-midi du vendredi 4 octobre 1946, Jackie Robinson n’est pas certain de comprendre ce qu’il est en train de se passer. Les Royaux de Montréal, de la Ligue internationale de baseball, viennent de vaincre les Colonels de Louisville, de l’Association américaine, par la marque de 2-0 pour enlever les honneurs de la Série mondiale junior, le championnat des ligues mineures de calibre AAA. Les partisans de l’équipe l’ont déjà acclamé sur le terrain du stade De Lorimier et, lorsqu’il parvient à s’extirper de l’édifice — il a un avion à prendre —, de nombreux autres l’attendent rue Ontario. Son réflexe : se sauver.

Sam Maltin, un ami personnel de Robinson et reporter au Pittsburgh Courier, un journal destiné à la communauté afro-américaine, devait écrire à propos de l’épisode : « Pour la première fois, on a vu un groupe de Blancs poursuivre un Noir non pas par haine, mais par amour. » La foule courait après le joueur, qui avait connu une saison du tonnerre, pour le porter en triomphe, pas pour le lyncher.

Dès la saison suivante, Robinson se joindrait aux Dodgers de Brooklyn et ferait ainsi tomber la barrière de la couleur de la peau en vigueur dans les baseball majeur depuis les années 1880. Faire passer à Robinson un an à Montréal avant le grand saut, c’était le plan du patron des Dodgers — dont les Royaux étaient la principale filiale —, Branch Rickey, qui croyait que l’intégration se ferait moins difficilement au Canada qu’aux États-Unis, où la question raciale se révélait encore d’une lourdeur extrême.

Certes, comme six des huit équipes de la Ligue internationale étaient situées aux États-Unis — la plus au sud étant Baltimore —, Robinson devrait y disputer près de la moitié de ses matchs. Certes, lors du camp d’entraînement 1946 des Royaux en Floride, Robinson s’était vu refuser l’accès à des stades et des hôtels. Certes, à l’annonce de son embauche, une tournée de l’équipe dans le sud des États-Unis avait été annulée. Certes, lors de la Série mondiale junior, il avait dû disputer trois matchs au Kentucky. Certes, Robinson ne faisait pas l’unanimité au sein même des Royaux : le gérant Clay Hopper, un natif du Mississippi, avait supplié Rickey d’assigner Robinson à un autre club de l’organisation des Dodgers, lui demandant s’il croyait vraiment qu’« un Nègre est un être humain ». Mais tout avait été mis en oeuvre pour qu’il y ait le moins de heurts possible.

La voie ouverte

Montréal a-t-elle donc constitué un jalon — peut-être bien modeste — dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis ? En tout cas, la veuve de Robinson, Rachel, n’a jamais tari d’éloges pour la ville et son accueil. Elle a souvent raconté son immense surprise lorsque, à la recherche d’un appartement, la dame qui la recevait lui avait offert le thé plutôt que de lui refermer la porte au nez, ce qui lui était arrivé même à New York.
 

Photo: John Lent Associated Press Jackie Robinson, le 18 avril 1946

Même s’il n’a passé que quelques mois dans la métropole, le séjour de Robinson a représenté un point marquant, qui a pu ouvrir la voie à d’autres. La saison suivante, 1947, le receveur Roy Campanella porte les couleurs des Royaux, lui qui connaîtra une carrière qui le mènera au Temple de la renommée du baseball à Cooperstown. Il y aura aussi le lanceur étoile Don Newcombe, alors que Larry Doby, le premier joueur noir dans la Ligue américaine (trois mois après Robinson, avec les Indians de Cleveland), sera l’un des premiers engagés dans l’organisation des Expos, à titre de dépisteur puis d’instructeur. Et c’est bien à Montréal que les Dodgers tenteront de « cacher » l’as voltigeur portoricain Roberto Clemente, l’un des tout premiers joueurs latino-américains en vue dans les ligues majeures ; en vain, puisque à l’issue de la saison 1954, les Pirates de Pittsburgh le réclameront au repêchage. La carrière de Clemente à Pittsburgh le conduira aussi au Panthéon.

Acte fondateur

On ne le sait que trop, les origines exactes du baseball se perdent dans la nuit des temps et continuent de faire l’objet de multiples conjectures. Mais on peut être certain d’une chose, assure Patrick Carpentier, président de la section québécoise de la Society for American Baseball Research : quand Jackie Robinson débarque à Montréal, le baseball y existe déjà depuis plus de trois quarts de siècle, l’acte fondateur ayant eu lieu en juin 1869. La même année, soit dit en passant, au cours de laquelle la première équipe professionnelle en Amérique du Nord, les Red Stockings de Cincinnati, a été créée.

« C’est John Horn, un joueur de crosse, qui est à l’origine de tout ça, dit M. Carpentier. En 1869, il se rend à Brooklyn et est mis au contact du baseball. Il décide d’envoyer des équipements [balles, bâtons, peut-être des protecteurs de paumes, et sans doute une explication sommaire du jeu] à ses amis à Montréal. Ceux-ci créent aussitôt le Montreal Base Ball Club et jouent des matchs sur des terrains conçus pour d’autres sports », dont la crosse.

Comme bien d’autres disciplines sportives, le baseball à Montréal est surtout d’abord l’affaire d’anglophones. Au tournant des années 1890, on décompte quelques dizaines d’équipes, et en 1894, est formée l’Association athlétique d’amateurs nationale (plus tard la Palestre nationale), qui chapeautera plusieurs sports et provoquera une explosion, notamment du baseball, chez les francophones.

Si les Royaux première mouture (1897-1917), qui concourent d’abord dans la ligue Eastern puis dans la Ligue internationale, sont essentiellement une affaire d’anglos, le baseball franco se développe à Montréal et partout au Québec, « et on peut dire, affirme Patrick Carpentier, que ce sport a été le numéro 1 de 1895 aux années 1930, bien devant le hockey ». Jusqu’à l’arrivée de Maurice Richard avec le Canadien, au début des années 1940, en fait.

Retour en force

Les Royaux ayant dû cesser leurs activités une première fois en raison des restrictions de guerre, ils reviennent en force une décennie plus tard avec un nouveau visage, du moins à la direction. Les joueurs sont pour l’essentiel des Américains, mais les promoteurs se nomment Louis Athanase David, Ernest Savard, Hector Racine, et bientôt Charles-Émile Trudeau, père de Pierre Elliott et grand-père de l’actuel premier ministre du Canada. En 1928, ils font construire en quelques mois à peine le stade De Lorimier, à l’époque une merveille de modernité et, selon le commissaire du baseball majeur lui-même, Kenesaw Mountain Landis, « le plus beau de toutes les ligues mineures ».

Photo: Conrad Poirier / BANQ 4 mai 1938. Au stade DeLorimier de Montréal, des membres de l'équipe des Royaux se tiennent devant le banc des joueurs.

De même, les effectifs du club traduiront une certaine francisation alors que, peu avant l’arrivée de Robinson, arriveront de brillants joueurs, comme Jean-Pierre Roy, Roland Gladu et Stan Bréard. L’équipe sera immensément populaire au long des années 1940 et 1950.

Mais en 1958, les Dodgers prennent le chemin de Los Angeles, et il apparaît vite que Montréal ne figure plus dans les plans de l’organisation, qui en avait fait sa principale filiale en 1939. Les Royaux disputent leur dernière saison en 1960 et s’éteignent.

Ils auront cependant laissé un héritage impressionnant. Quelques années plus tard, quand Montréal sera désireuse d’attirer une franchise des ligues majeures, Gerry Snyder, le bras droit du maire Jean Drapeau, ira rencontrer les membres d’un comité d’expansion. Le propriétaire des Dodgers, Walter O’Malley, aurait alors dit à Snyder : « Gerry, vous n’avez pas à me vendre l’idée de Montréal… »

Et de fait, en 1969, les Expos devenaient la première équipe non américaine du baseball majeur. C’était 100 exactement ans après le Montreal Base Ball Club et le colis providentiel envoyé par John Horn. Qui, soit dit en passant, n’est jamais revenu en ville…

 

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