L’art de jouer comme un pro

Des joueurs professionnels se sont affrontés dans une série de compétitions au Centre Bell, le 13 novembre dernier.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Des joueurs professionnels se sont affrontés dans une série de compétitions au Centre Bell, le 13 novembre dernier.

La passion de Stéphanie Harvey est née de façon tout à fait utilitaire. Adolescente, elle voulait séduire un garçon pour l’accompagner au bal de finissants. Stratégie choisie : s’intéresser à son loisir principal. « Il ne faisait que ça, jouer à Counter-Strike. Il m’a dit non au début, mais finalement on est allés ensemble parce qu’il n’avait personne d’autre… On n’était même pas proches ! » Quatorze ans plus tard, elle avait sa place sur un panel de commentateurs au Centre Bell, le 13 novembre dernier, afin d’analyser devant des milliers de spectateurs la finale d’un tournoi de ce jeu vidéo sur ordinateur devenu l’un des plus populaires sur la planète.

Mais la manette ne lui était pas étrangère, loin de là. « J’ai joué à Wave Race comme une maniaque alors que… qui a joué à Wave Race ? » jeu de course de motomarines paru sur Nintendo 64 en 1996. « J’y ai joué des centaines, voire des milliers d’heures ! J’allais chez mes amis pour battre leurs records, et ils étaient fâchés, donc ils les effaçaient… »

 

 

Stéphanie Harvey est devenue joueuse professionnelle de Counter-Strike, jeu de tir de type first-person shooter, c’est-à-dire que le joueur voit l’action à travers les yeux du protagoniste. Elle est aujourd’hui établie à Los Angeles avec son équipe, CLG. Originaire de Québec, la jeune femme n’hésite pas à dire que sa discipline est un sport, et qu’il faut, comme tout bon athlète, se soigner. « J’ai 30 ans, et si je ne m’entraînais pas tous les jours, je ne pourrais honnêtement pas faire ce que je fais. Je fais attention à tout, tout, tout : mon dos, mon cou, mes yeux, mon poids, mon corps. »

« Il y a tellement de pratiques en dehors des heures de jeu où on va analyser le jeu de nos adversaires, raconte Stéphanie Harvey. Tout se joue mentalement, plus que dans le physique et les habiletés. Il faut être préparé et bien performer sous la pression. »
  

Stéphanie Harvey travaille chez Ubisoft comme designer depuis 2010 et est intervenante régulière à RDS. (Photo: Guillaume Levasseur)

 

Quelques heures avant la finale de Counter-Strike, l’équipe chinoise Wings Gaming prenait place sur la scène du Centre Bell pour la finale de DOTA 2, jeu de stratégie à thématique fantastique. Comme les hockeyeurs qui s’affrontent habituellement sur la patinoire, ces pros âgés entre 18 et 24 sont millionnaires. L’équipe a remporté le tournoi The International en août dernier. Cagnotte : 10 millions $US. Lors de sa première édition il y a cinq ans seulement, une autre équipe avait remporté un million de dollars.

 

Une expérience à découvrir

 

C’est grâce à Carl-Edwin Michel que la foule a investi les gradins du Centre Bell pour une compétition de sports électroniques, le Northern Arena. S’inspirant d’événements similaires qui pullulent aux États-Unis et en Asie, il a flairé la bonne affaire. « Le but, c’est de faire vivre cette expérience à tous ceux qui n’ont jamais vu de compétition de e-sport [sport électronique] en vrai, raconte-t-il quelques jours plus tôt, alors que se disputent des affrontements préliminaires dans des salles de conférence d’hôtels du centre-ville. On voulait donner la piqûre aux Montréalais, aux Québécois et aux Canadiens. »


À la scène du Centre Bell était greffé un maximum d'écrans pour qu'aucun moment n'échappe aux spectateurs. (Photo: Guillaume Levasseur)

 

À Montréal, Wings a battu Team NP, une équipe composée de joueurs canadiens et américains. La récompense de 48 000 $US paraît minime pour une équipe habituée aux plus grandes bourses. Selon la firme de recherche Newzoo, il s’est distribué plus de 70 millions en prix en 2015, cela dans des milliers de tournois. Et ce ne sont pas les prouesses à Tetris qui rendent riche. Les pros s’affrontent à DOTA 2, League of Legends, Counter-Strike : Global Offensive (CS : GO, quatrième itération de la série), et Starcraft II, notamment.
 

Le Centre Bell était configuré pour accueillir jusqu’à 5000 personnes. Au cours de la journée, dès 15 h, les spectateurs étaient conviés à une série de compétitions de jeux différents, chacune étant précédée par une émission d’avant-match comme toute joute sportive. Si les gradins n’ont jamais été entièrement remplis au fil de la journée, l’assistance virtuelle était considérable. Trois millions de personnes étaient au rendez-vous sur le site de diffusion Twitch.tv.

Quelques milliers de personnes sont venues assister à Northern Arena sur place. (Photo: Guillaume Levasseur)

 

Aucun des principaux jeux en compétition n’existait dans sa forme actuelle il y a sept ans. Les joueurs jouent beaucoup… beaucoup. « Quand t’es dans le e-sport, tu consacres tout ton temps libre à ton jeu. Je cumule 6000 heures à Counter-Strike [à jouer, commenter et enregistrer des vidéos] depuis 2013. J’ai fait le calcul, je crois que ça correspond à une année entière ! » estime Mohan Govindasamy. Il n’est pas loin du compte : il a consacré 250 journées de son temps à CS : GO. « Mais ça a pour effet de ruiner les séances de jeu récréatives. Chaque heure passée à jouer à Tetris ou Super Mario, je me dis que j’aurais pu en profiter pour m’améliorer à Counter-Strike. »

 

Connu sous le nom de Launders, le jeune homme commente des parties dans des tournois, en plus d’en discuter sur de nombreuses tribunes. C’est son occupation à temps plein. « Si je le voulais, je pourrais passer tout le mois dans des événements », tellement la demande est grande, explique-t-il.
 

Joueur expérimenté de Counter-Strike, Mohan Govindasamy est aussi commentateur lors de compétitions. (Photo: Guillaume Levasseur)

 

« Le nombre d’heures jouées n’est pas un critère absolu pour devenir pro. Il y a des supertalents. » Beaucoup de professionnels ont joué plus ou moins 10 000 heures, bien que ce chiffre gargantuesque ne soit en rien un indicateur de talent. « Mais aucun pro n’a joué que 500 heures de CS : GO. Il faut cumuler au moins 1500 ou 2000 heures, et encore, ceux qui sont pros à cet échelon sont des exceptions. »

 

Si Stéphanie Harvey ne remporte pas tous les tournois auxquelles elle participe, peut-elle vraiment gagner sa vie comme joueuse ? « Je gagne ma vie avec mon équipe, mais il y a aussi toutes sortes d’activités autour qui me permettent de le faire, comme le streaming,YouTube, les apparitions publiques et des contrats à gauche et à droite. »

 

Elle travaille chez Ubisoft comme designer depuis 2010 et est intervenante régulière à RDS, notamment. « Je me prépare une après-carrière. Je ne veux plus juste jouer. J’ai encore le désir de gagner, mais j’ai aussi le goût de faire de nouvelles choses, d’apprendre. » 


Petit glossaire vidéoludique

Si d’autres jeux étaient aussi à l’honneur lors de Northern Arena, c’est DOTA 2 et CS : GO qui offraient les plus grandes bourses, s’élevant respectivement à 48 000 et 50 000 $US.

« Comment expliquer DOTA à ma grand-mère ? C’est impossible ! » s’exclamait un joueur de Wings dans une vidéo projetée avant la finale. Une partie de DOTA 2 (2013), jeu à thématique fantastique, se joue à cinq contre cinq, chacun incarnant un héros dont la mission est de détruire la base adverse. Pour ce faire, il devra d’abord s’améliorer en accomplissant des quêtes variées. Lors de ses pics de fréquentation, plus de 800 000 joueurs sont connectés simultanément.

Counter-Strike : Global Offensive (CS : GO, 2012) est la quatrième itération d’une série populaire depuis 1999. C’est un jeu de tir à vue subjective dans lequel le joueur incarne soit un terroriste, soit un policier, dont la mission est soit de poser une bombe, soit de la désamorcer.

« Ça n’a presque rien à voir avec la guerre, explique Stéphanie Harvey, joueuse de Counter-Strike depuis 11 ans. C’est la thématique, mais nous, quand on joue, on voit plutôt l’aspect stratégique, la précision, l’esprit d’équipe… C’est carrément un sport. »CS : GO attire régulièrement près de 400 000 joueurs en simultané.
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