Andre De Grasse, la relève qui tombe à point

Andre De Grasse
Photo: Jewel Samad Agence rance-Presse Andre De Grasse

Il doit bien y avoir une église à Scarborough (Ontario), ville natale d’Andre De Grasse, ou une chapelle où aller allumer un cierge. Et les pontes de la fédération internationale d’athlétisme (IAAF) pourront y faire un tour en rentrant de Rio. L’éclosion du Canadien dans le paysage du sprint, principale vitrine de l’athlétisme, est une bénédiction. De Grasse avait déjà pris le bronze sur 100 m à Rio, l’argent sur 200 m. Vendredi soir, la maladresse des Américains — troisièmes du relais 4 x 100 m mais disqualifiés — lui a offert un nouveau bronze avec l’équipe canadienne. Derrière les trois titres de Bolt, il est l’homme qui monte. Ce qui tombe bien, car Bolt, lui, amorce sa révérence.

Il faut mesurer ce que serait le paysage de l’athlétisme sans Bolt, son aura, ses défis, ses records. Les affaires de dopages poussent comme des champignons d’automne. Les Russes sont indésirables, les Kényans mouillés jusqu’au cou, l’entraîneur de la star éthiopienne du demi-fond Genzebe Dibaba s’est fait attraper en juin dans un hôtel en Espagne avec suffisamment de seringues pour vacciner tout un village. Tout part en eau de boudin. Le sprint n’est pas mieux portant, même si Justin Gatlin, qui incarne le grand méchant-dopé a l’immense mérite de jouer les paratonnerres et de faire oublier le bruit des casseroles dans les autres couloirs. Or, ça tinte comme un concert de cymbales.

« Bromance » de fin de course

Sur les 30 meilleures performances de tous les temps sur 100 m, 21 ont été réalisées par des athlètes qui ont été suspendus (Gatlin, donc, mais aussi Tyson Gay, Yohan Blake, Asafa Powell, tous présents vendredi au stade olympique pour le relais 4x100 m). Les neuf restantes appartiennent… à Usain Bolt. Bref, la superstar, tel Atlas, porte le bousin sur ses épaules. Mais va bientôt tout lâcher. Et après ? Il faudra plus qu’un numéro de claquettes pour meubler. L’athlétisme se cherche des stars en devenir. Et voilà donc que déboule Andre De Grasse, 21 ans, aussi cool que Bolt, bonne tête, casier vierge, et trois médailles au compteur. Qui dit mieux ? Le Canadien avait fait causer en juin 2015 lors des championnats universitaires américains en courant un 100 m trop venté (+2,7 m/s quand la limite est 2 m/s) en 9,75 s, et un 200  m (+2,4 m/s) en 19,58 s.

À Rio, il a fait mieux que confirmer. Il y a surtout mis la manière en offrant cette image qui a dû embuer les yeux du côté de l’IAAF et du CIO. En demi du 200 m, De Grasse s’est permis l’insolence d’essayer d’aller chercher Bolt sur la fin de course, lequel, voyant le Canadien revenir à hauteur, a commencé à taper la discussion avec lui. « Pourquoi tu cours si vite, c’est qu’une demi-finale ? » Et les deux hommes ont fini la course en se marrant, en 19,78 s pour Bolt, et en 19,80 s (record battu) pour De Grasse. La photo de ces taquineries à 40 km/h est un succès des jeux, et on n’a parlé pendant 24 heures que de la bromance (mélange de « bro », pour brothers, et de romance) entre les deux hommes. On est entre Les chariots de feu et Les feux de l’amour, même si Bolt a un peu râlé, et mis sa performance moyenne (19,78) en finale du 200 m sur le compte de l’inutile effort auquel De Grasse l’a contraint en demi-finale.

Il faut préciser que cette superproduction, qui s’impose comme une des images de Rio 2016, est une coproduction. Une coentreprise avec Puma, le commanditaire historique de Bolt. Et qui s’avère être celui de De Grasse depuis décembre dernier. Alors que De Grasse se tâtait pour finir sa dernière année universitaire à Southern California, Puma a mis la griffe sur l’espoir au moyen d’un contrat pluriannuel de 11 millions de dollars (jusqu’à 30 avec les bonus). On est loin des 10 millions par an que toucherait Bolt, mais c’est le plus gros premier contrat signé dans l’athlétisme. Le contrat a été signé par Doyle management, qui représente depuis peu le Canadien, et gère les intérêts de plusieurs grosses stars du plateau (Ashton Eaton, Asafa Powell, l’espoir de la perche Shawn Barber).

« Il court comme moi »

Que Bolt et De Grasse courent dans la même écurie (Puma les a réunis dans une publicité en février) explique en bonne partie le cirque observé entre les deux hommes sur la piste, et aussi en dehors. En salle de conférence de presse après le 100 m, l’image était saisissante : Bolt au milieu des deux autres médaillés. À sa droite, Justin Gatlin (par ailleurs chez Nike) qui se raclait la gorge avant de parler et donnait l’impression de ne pas avoir été invité. À sa gauche, on avait l’impression que De Grasse, vaguement avachi dans son fauteuil et rigolard, était dans le salon de Bolt, et aurait tapé des croquettes de poulet dans la boîte de neuf du Jamaïcain s’il en avait eu une. « Il va être bon, il court comme moi », a déclaré Bolt à la chaîne canadienne CBC. Bon, De Grasse (ni personne) ne remplacera pas Bolt. Mais le Canadien peut faire office de poster boy de choix dans le futur, et a les armes pour guigner le sommet des podiums que le Jamaïcain va bientôt déserter. Quoi que ça donne par la suite, c’est un coup de pif d’avoir signé le contrat avec De Grasse avant les Jeux, et d’avoir pu mettre en scène en mondiovision le premier épisode de ce que Puma rêve comme une passation de pouvoir.