La nageuse Fu Yuanhui bouscule les tabous

La nageuse chinoise Fu Yuanhui 
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse La nageuse chinoise Fu Yuanhui 

En Chine, la nageuse Fu Yuanhui ne fait pas seulement parler d’elle pour ses grimaces, sa spontanéité atypique et sa soudaine notoriété. Depuis dimanche, et la malheureuse quatrième place de son équipe sur le 4 x 100 féminin dans la piscine olympique de Rio, la médaillée de bronze du 100 mètres dos, déjà adulée dans son pays, est devenue l’un des sujets les plus discutés en ligne du Twitter chinois, Weibo. Pas pour sa mauvaise performance dans le relais, plutôt pour ses propos sans détour pour tenter de l’expliquer. À la télévision d’État CCTV, qui l’interrogeait pour savoir si elle avait une quelconque maladie, Fu Yuanhui a ainsi lâché : « C’est parce que j’ai eu mes règles hier, donc je suis particulièrement fatiguée. Mais ce n’est pas une excuse, je n’ai quand même pas bien nagé. »

« C’est parce que j’ai eu mes règles hier » : la justification n’est pas anodine, et d’autant moins en Chine, où les « ragnagnas » sont tabous. Comme le rappelle le New York Times, les Chinoises ont, par exemple, pris l’habitude d’user d’euphémismes pour évoquer leurs cycles menstruels : on reçoit « une visite de sa tante » ou on « prend une pause ». À la télévision, les publicités pour les produits d’hygiène féminine, jugées inappropriées, sont par ailleurs interdites aux heures de grande écoute. Enfin, autre fait marquant : selon un sondage de 2015, seules 2 % des Chinoises utilisent des tampons, en raison d’une croyance selon laquelle cette protection hygiénique ferait perdre leur virginité aux femmes.

Loi du silence

Mais il n’y a pas qu’en Chine que les menstruations gênent. L’an passé, la polémique autour de la censure d’une photo sur Instagram sur les règles soulevait à juste titre que le malaise qui entoure les secrétions intimes dans nos sociétés contemporaines est grand. Par ailleurs, il a fallu attendre 2016 pour qu’une étude comprenne l’origine des douleurs abdominales, migraines et nausées ressenties par de très nombreuses femmes atteintes du syndrome prémenstruel (SPM).

Le monde du sport n’échappe pas à cette loi du silence couleur rouge sang. En janvier 2015, la joueuse de tennis britannique Heather Watson, sortie dès le premier tour de l’Open d’Australie, concédait que sa piètre performance était due à « ce truc de filles ». Des déclarations rares qui, à l’époque, ont vivement fait réagir l’ex-star du tennis Annabel Croft. Au micro de la BBC Radio, l’ancienne numéro 1 britannique appelait à lever l’omerta sur les menstruations des sportives, qui ont « toujours été un tabou ». Pour faire sauter les barrières sur le « period-shaming », la musicienne indienne Kiran Gandhi avait, elle, décidé de courir le marathon de Londres d’août 2015 en laissant couler le sang menstruel.

Pourtant, les sportives sont peu nombreuses à ouvertement évoquer le sujet. « Est-ce que les gens n’en parlent pas parce que ça n’a pas grand intérêt ou parce que c’est tabou ? Je ne sais pas, ça dépend des sports et des groupes d’entraînement », explique à Libération Nouria Newman, vice-championne du monde de kayak slalom en 2013, derrière Emilie Fer. Elle complète : « Ça gêne au moins une fois dans leur vie toutes les sportives. Avec le stress, tu peux avoir tes règles parce que tu n’es pas dans de bonnes dispositions et ça peut affecter la performance sportive. Donc tu dois en tenir compte en prenant par exemple ta plaquette de pilules le temps d’une compét’.»

En revanche, on connaît encore mal les conséquences des menstruations sur les performances des sportives. En 2011, une étude menée sur des avironneuses européennes affirmait par exemple que les règles n’avaient aucune incidence sur les résultats des athlètes. Cependant, d’autres études suggèrent l’inverse, et notamment que les sportives sont plus vulnérables quand leur cycle menstruel s’achève. Sur 363 sportives de haut niveau de 16 et 22 ans interrogées par l’Institut national du sport et de la performance (INSEP) en 2007, 37 % pensaient que les douleurs physiques pendant les règles « gênaient leur activité sportive et nécessitaient un traitement » et 64 % pensaient que le SPM « diminuait significativement leurs performances ». Les mots de Fu Yuanhui démontrent en tout cas que le verrou autour des règles est peut-être en train de sauter.