Yulia Stepanova craint pour sa vie

Le compte d’Yulia Stepanova sur le système Adams, où les athlètes se localisent pour pouvoir être contrôlés, a été piraté.
Photo: Geert Vanden Wijngaert Associated Press Le compte d’Yulia Stepanova sur le système Adams, où les athlètes se localisent pour pouvoir être contrôlés, a été piraté.

Mardi 16 août, à 21 h à Rio, la seule Russe engagée dans les épreuves d’athlétisme aux Jeux fera ses derniers étirements avant d’entrer dans sa compétition. Il s’agit de Darya Klishina, sauteuse en longueur pourtant citée dans le rapport McLaren sur le dopage d’État en Russie, et non de Yulia Stepanova, spécialiste du 800 m et lanceuse d’alerte ayant permis de révéler l’ampleur de la triche organisée dans son pays.

Yulia Stepanova, athlète frêle et timide, cheveux tirés vers l’arrière, vit terrée quelque part aux États-Unis avec son mari, Vitaly Stepanov, ancien contrôleur de l’agence russe antidopage (Rusada) qui l’a entraînée dans cette quête de vérité et de rachat, et leur fils Robert, âgé de deux ans. Une trentaine de journalistes du monde entier ont conversé la veille avec eux durant une heure, derrière leur webcam, lui souriant, elle le regard dans le vague. Ils ont fait passer un message clair : « Je veux que vous sachiez que, s’il nous arrive quelque chose, ce ne sera pas un accident. »

Yulia Stepanova craint pour sa vie. La semaine dernière, ses courriels et son compte sur le système Adams — par lequel les athlètes se localisent pour pouvoir être contrôlés — ont été piratés. « Le seul intérêt pour quelqu’un de pirater votre compte Adams, c’est de découvrir l’endroit où vous habitez », résume-t-elle.

Le couple sait trop bien ce qui arrive à ceux qui trahissent les intérêts primaires du sport russe. Raison pour laquelle ils ont fui la Russie pour l’Allemagne, après avoir témoigné dans le documentaire de la télévision allemande ARD qui a, le premier, révélé l’ampleur du dopage organisé dans l’athlétisme russe. Puis l’Allemagne pour les États-Unis, l’Agence mondiale antidopage (AMA) ayant considéré qu’ils n’étaient pas suffisamment en sécurité à trois heures de vol de Moscou.

En revenant d’une balade à ski de fond dans la banlieue de Moscou, le 14 février, Nikita Kamaïev, l’ex-directeur de la Rusada, a succombé à une crise cardiaque. Onze jours plus tôt, l’ancien patron de la Rusada, Viatcheslav Sinev, était également mort de manière suspecte. Kamaïev projetait d’écrire un livre pour raconter ce qu’il savait de la fabrique à médailles de son pays.

« Judas »

« Nous essayons de prendre toutes les mesures possible pour rester en sécurité, raison pour laquelle nous avons à nouveau déménagé, témoigne Yulia Stepanova. Nous sommes très inquiets. Si quelqu’un veut nous faire du mal, il y arrivera. Je veux donc répéter que ce ne sera pas un accident s’il nous arrive quelque chose de grave. » Yulia Stepanova aurait dû participer aux séries du 800 m mercredi, à Rio. La Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) avait donné son accord à ce qu’elle y prenne part sous le drapeau du Comité international olympique (CIO).

Une manoeuvre du CIO, qui a voulu priver de Jeux tout athlète précédemment suspendu pour dopage — Stepanova l’a été pour des irrégularités sur son passeport biologique à l’époque où elle suivait les programmes de dopage de ses entraîneurs —, l’en a empêchée.

Si Yulia Stepanova n’avait rien dit, elle participerait sans doute aux Jeux avec des chances de médaille et n’aurait jamais été qualifiée de « Judas » par Vladimir Poutine. La décision de lui barrer la route de Rio risque fort, craint-elle, de réprimer les bonnes intentions d’éventuels lanceurs d’alerte. « Si tu parles, tu n’iras jamais aux Jeux olympiques », résume Yulia Stepanova.

Le CIO et son président allemand, Thomas Bach, dans les bonnes grâces de Poutine, sont désormais la cible privilégiée des Stepanov. « Hormis le moment où j’ai eu l’impression que le CIO voulait nous corrompre en nous invitant tous frais payés à Rio, nous n’avons reçu aucune aide du CIO », affirme Vitaly.

Les époux Stepanov continuent pourtant de ne rien regretter. Yulia compte même regarder le 800 mètres, comme elle suit toutes les épreuves des Jeux olympiques, même si elle doute de la véracité de certaines performances.

La spécialiste du double tour de piste continue de s’entraîner en vue de la saison en salle et espère participer à des compétitions cet hiver.