Rafaela Silva, bagarreuse des favelas et battante sur tatami

Née du mauvais côté de la barrière sociale, la Brésilienne Rafaela Silva a dû apprendre très jeune à se battre contre l’adversité. Ci-dessus, l’athlète célébrait sa médaille de bronze aux jeux panaméricains à Toronto en juillet 2015.
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Née du mauvais côté de la barrière sociale, la Brésilienne Rafaela Silva a dû apprendre très jeune à se battre contre l’adversité. Ci-dessus, l’athlète célébrait sa médaille de bronze aux jeux panaméricains à Toronto en juillet 2015.

Elle est passée presque sans transition des bidonvilles aux tatamis olympiques. Talentueuse judoka brésilienne de 24 ans, Rafaela Silva est une battante. La phrase tatouée sur sa peau le clame: «Dieu seul sait ce que j’ai souffert pour en arriver là.» La jeune athlète entre en lice ce lundi contre l’Allemande Miryam Roper, dans la catégorie des moins de 57 kg. «C’est la judoka la plus complète, polyvalente et combative du Brésil, décrit Bruno Conde Doro, journaliste sportif du portail UOL. Je dirais même la meilleure. Rafaela Silva affronterait n’importe qui. Elle ne se laisse pas intimider.»

Née du mauvais côté de la barrière sociale, elle a dû apprendre très jeune à se battre contre l’adversité. La favela d’où elle vient, la Cité de Dieu, cadre du film du même nom de Fernando Meirelles, est l’une des plus violentes de Rio. Rafaela y a vécu jusqu’à ses 8 ans, entre guerres de gangs et sanglantes menées policières. «Il y avait des coups de feu tous les jours, se souvient-elle. Ça ne peut pas être normal pour un enfant de voir quelqu’un mourir devant lui.» Tout ça a rendu la petite fille agitée. Bagarreuse, elle défie les garçons du quartier. À la maison, elle refuse d’obéir. Pour la calmer, ses parents l’inscrivent à l’institut Reação, une école de judo ouverte par le médaillé olympique Flavio Canto et qui accueille aujourd’hui plus de 1200 jeunes défavorisés. Le premier jour, Rafaela, alors âgée de 7 ans, éprouve un malaise: elle est arrivée à l’entraînement le ventre vide…

Rêve brisé aux Jeux de Londres

Co-fondateur de Reação, l’ancien entraîneur de l’équipe nationale, Geraldo Bernardes, repère très vite ce «diamant brut». Devenu son entraîneur, il a su canaliser son agressivité dans le judo. Coordination, équilibre et rapidité, intelligence tactique et longueur de bras qui «enveloppe» l’adversaire: la gauchère avait tout pour réussir, explique Bernardes. Et puis, «elle en voulait, pour sortir de sa condition» et aider les siens à quitter la pauvreté. C’est à 16 ans qu’elle commence à prendre l’affaire au sérieux. Nous sommes en 2008 et Rafaela Silva est sacrée cette année-là championne du monde junior.

«Celle que tout le monde veut battre»

«C’est là que j’ai compris que le judo, c’est ce que je voulais faire», dit-elle. Aux Jeux de Londres, en 2012, Rafaela Silva — à ce stade, vice-championne du monde — est déjà plus qu’une promesse. Mais en huitièmes de finale, en passe de battre la Hongroise Hedvig Karakas, elle est sommairement disqualifiée pour avoir tenté d’attraper la jambe de sa rivale. Or, la saisie de jambes — geste dans lequel excelle la Brésilienne, rompue au travail au sol — avait été interdite deux ans plus tôt en attaque directe, par la Fédération internationale de judo. Rafaela s’écroule sur le tapis, en larmes. Son rêve est brisé.

Sur les réseaux sociaux, elle est visée par une campagne de diffamation aux relents racistes. «Les Noirs, quand ils ne merdent pas à l’entrée, ils merdent à la sortie», lui écrit-on. Ou encore: «La place des singes, c’est la cage.» La Carioca au sang chaud rend les coups, mais l’affaire la déstabilise au point qu’elle envisage de raccrocher le kimono. L’année suivante, cependant, elle rebondit de façon spectaculaire et devient championne du monde. «Depuis, Rafaela Silva est devenue celle que tout le monde veut battre, reprend Bruno Conde Doro. Or, elle n’y était pas préparée. La Fédération a donc choisi de l’épargner en limitant sa participation au circuit mondial», ce qui a eu pour effet de la faire reculer au 11e rang mondial de sa catégorie.

Introduit par l’importante immigration japonaise, le judo est le sport qui a donné le plus de médailles olympiques au Brésil. Longtemps à la traîne des hommes, l’équipe féminine est désormais l’une des plus performantes au monde. A Londres, Sarah Menezes (5e mondiale des moins de 48 kg) était devenue la première judoka brésilienne à décrocher l’or olympique. A Rio, sa ville natale, Rafaela Silva parviendra-t-elle à faire aussi bien?