L’indestructible rêve de Coubertin

Le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, poursuit non sans difficulté l’idéal du baron Pierre de Coubertin.
Photo: Jean-Christophe Bott et Leo Correa Associated Press Le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, poursuit non sans difficulté l’idéal du baron Pierre de Coubertin.

Si d’aventure on cherchait des exemples de la propension de la nature humaine à envisager le pire, il est probable que le mouvement olympique serait parmi les premiers à lever le doigt et à dire : hé, je crois savoir un peu de quoi vous parlez. Les imbroglios, les controverses, la polémique, le tourment, ça le connaît. Il est né dans un questionnement fondamental — quoi, on aurait trouvé un moyen de ne plus se faire la guerre ? — et on pourrait présumer qu’il passerait de vie à trépas dans les mêmes circonstances s’il n’était éternel. Car, oui, il l’est bel et bien, il l’a prouvé.

Combien de fois a-t-on annoncé la mort imminente de l’olympisme moderne, asphyxié par l’ingérence et les tracasseries politiques, terrassé par la tricherie érigée en système, mis hors de combat par les sommes d’argent colossales qu’il charrie, achevé par l’inimitié entre les nations qui finit immanquablement par ressortir son vilain museau ? On ne compte plus. Faut-il rappeler que, dès 1900 et 1904 à Paris et St. Louis, des Jeux présentés parallèlement à des expositions dites universelles avaient suscité une indifférence générale ? De 1904, on retiendrait de douteuses « Journées anthropologiques » mettant en scène des autochtones de tous pays et destinées à montrer la supériorité de ce qu’on appelait alors l’homme civilisé. De l’épisode de Paris, où les compétitions s’échelonnaient sur plus de six mois, Pierre de Coubertin lui-même dirait plus tard qu’il relevait du « miracle » que le mouvement olympique lui ait survécu.

 
10 500
athlètes sont présents à Rio, dont, pour la première fois, des athlètes des équipes du Kosovo et du Soudan du Sud récemment reconnues par le Comité international olympique.

Et pourtant, la jeunesse des nations était bien au rendez-vous à Londres en 1908, puis à Stockholm quatre ans plus tard, et elle l’était encore à Anvers en 1920, après que l’Europe se fut livrée à une boucherie absurde du nom de Grande Guerre qui avait forcé l’annulation des Jeux de 1916 prévus à… Berlin. Et pourtant, nous sommes — déjà ! — à une époque où Coubertin voit partout des menaces à son idéal. En 1919, il évoque les éléments qui ont mené l’olympisme antique à sa perte : « On voit avec le succès se développer la complication et le spécialisme d’où sortent bientôt le professionnalisme et la corruption, écrit-il. C’est le mercantilisme. Les jeux sont entourés d’une vaste foire où s’entassent les curiosités et les spectacles ; il faut toujours du nouveau, du sensationnel à cette foule énervée et bruyante. À plusieurs reprises pourtant, s’esquissent des mouvements de salutaire réaction mais peu à peu, l’opinion se détache et se détourne, la religion athlétique perd ses fidèles : elle n’a plus que des clients. » Imaginons en plus ce qui se passera si on se met à admettre les femmes en grand nombre…

L’un après l’autre

Berlin a raté sa chance une première fois ? Qu’à cela ne tienne, on y tiendra les Jeux de 1936, qui deviendront une vitrine pour le nazisme et la prétendue race aryenne. Et si les présentations de 1940 et 1944 allaient à leur tour succomber aux aléas d’un conflit mondial, les athlètes (moins ceux des pays qui ont perdu la guerre, quand même) se sont bien retrouvés à Londres trois ans à peine après la fin des hostilités.

1956 ? Ce match de water-polo entre l’URSS et la Hongrie à Melbourne, d’une brutalité telle qu’il héritera du surnom de « bain de sang », se déroule quelques semaines après que des tanks soviétiques eurent débarqué à Budapest sans avoir été expressément invités. Hasard, sans doute.

 
15
milliards de dollars ont été nécessaires pour organiser la XXe olympiade. 

À Mexico en 1968, on procède au massacre de la place des Trois Cultures à l’intention de ceux qui veulent davantage de démocratie, et Tommie Smith et John Carlos ont brandi un poing ganté de noir pour dire au monde ce qui se passait au juste aux États-Unis.

L’attentat sanglant de Munich 1972, qui faisait désormais de l’olympisme une cible en vue du terrorisme, aurait pu sonner le glas des Jeux, mais ils n’ont même pas réussi à les interrompre plus de 24 heures. Le désastre financier de Montréal et le boycottage de presque toute l’Afrique, de même que le constat aigu que l’Allemagne de l’Est et d’autres ne carburaient pas à l’eau claire et aux fruits frais n’ont pas empêché la machine de continuer à tourner, pas plus que le boycottage de Moscou 1980 par l’Occident et la réplique du bloc de l’Est à Los Angeles 1984. Le gagnant du 100 mètres, le champion le plus adulé des JO, pincé pour cause de stanozolol à Séoul 1988 ? Un accident de l’histoire. Quant au scandale de corruption entourant l’attribution des Jeux d’hiver de 2002 à Salt Lake City, rien que de menues réformes ne peuvent corriger.

Maintenant, on est passé aux craintes. Le smog à Pékin. Le manque de neige à Whistler. L’obsession pour la sécurité à Londres. L’interdiction de la « propagande homosexuelle » à Sotchi. Et à Rio, on a l’embarras du choix : les retards dans les infrastructures, la crise politique et économique au Brésil, la criminalité galopante dans la ville, la possibilité d’un attentat, le virus Zika, l’eau épouvantablement sale de la baie de Guanabara, alouette.

 
2
disciplines officielles s’ajoutent aux compétitions cet été: le rugby et le golf, qui était absent depuis 1904.

S’il ne restait qu’à apprendre que 70 % des athlètes russes originellement inscrits pourront participer aux Jeux malgré un dopage d’État dans leur pays, et qu’on continue de sortir des tests positifs 10 ans plus tard, on pourrait conclure que la bête olympique a la vie d’une dureté impressionnante. Et même plusieurs.

 

3 commentaires
  • Jean Baillargeon - Abonné 6 août 2016 13 h 46

    La dérive olympique

    Comme plusieurs, je regarde les JOs. On s'émeut devant la persévérance et l'effort des athlètes. On s'enorgueillit l'unifolié quand ceux et celles de chez nous se retrouvent au podium.

    Mais à chaque 4 ans, je me retrouve toujours devant cette question. Si nos sociétés sont en mesure de générer les énormes ressources (humaines et surtout financières) pour accueillir les JOs, pourquoi sommes-nous incapables de mobiliser ces ressources afin d'enrayer que sais-je: la crise des sans-abris; les tares de notre système de santé publique; de notre système d'éducation et combien d'autres malaises qui plombent notre progrès vers une société plus juste et surtout plus compassionnelle.

    Se pourrait-il que ces entreprises sociales profitent trop peu à ceux qui tirent richesse du mensonge olympique?

  • Réjean Martin - Abonné 6 août 2016 14 h 26

    la bête olympique

    vous avez raison, cher Jean Dion, de parler de bête olympique. Nous regarderons quelques éléments des Jeux, comme en quête d'authentique au sein de cette gigantesque mascarade. Je dis souvent que dans bien des domaines, on trouve toujours des «animateurs» prêts à faire fonctionner ce que j'appelle le «ron-ron»...

  • Pierre-Éric Landry - Abonné 7 août 2016 10 h 43

    Rio? C(R)IO.

    Rio, vendredi dernier, ça vous dit quelque chose?

    À ma vraiment très courte honte, aucun intérêt, ou si peu, de mon côté. Depuis quelques années sinon depuis toujours, j'éprouvais des sentiments équivoques et un rapport ambigu à cette recherche absolue de la performance épique, du record fracassant et de la victoire décisive. S'y mêlait bien sûr les relents inconfortables ou franchement amers du triomphe nationaliste, de la lutte géographique par exploit sportif interposé, et des oppositions géopolitiques mal déguisées en compétitions confraternelles bien drapées de ces oripeaux flamboyants qui couvraient sans subtilité l'absence prétendue de conflits ethniques et raciaux, économiques et sociaux, philosophiques et moraux.

    L'effort, la discipline, la concentration et le dépassement de soi, d'accord. Le record, la reconnaissance universelle, la victoire tout azimut devant et sur tous les autres, l'or à tout prix sinon la déchéance, la déprime et l'oubli: une perversion à sa face même.

    Remarquez que Coubertin, sincère réanimateur des nobles volontés des démiurges grecs antiques, ne saurait recevoir de blâme pour son initiative aussi inspirante que propre à révéler le meilleur de l'esprit saint et sain dans un corps de même nature. L'olympisme n'aura pas survécu à son idéal parce qu'il s'insère dans la trame humaine et non pas dans le domaine ou l'incarnation des dieux.

    Ben Johnson, Lance Armstrong, Eugénie Bouchard et tout le reste de la parade: souvent des athlètes d'exception, trop souvent des humains ordinaires, très ordinaires, trop ordinaires pour qu'on les érige plus haut que le podium qu'ils ont réussi à gravir, jamais seul, faut-il le rappeler.

    Mes Olympiques à moi, je les courre toutes les semaines avec de vrais amateurs, dopés de détermination, gonflés de partage, médaillés de simplicité et lauréats de longévité en amitié. Pas plus vite, ni plus haut ou plus fort que ça. Juste un idéal quotidien échangé régulièrement avec des habitués du podium