Une arnaque… mais pas que russe

La marathonienne russe Lilya Shobukhova a été suspendue pour 31 mois en 2011.
Photo: Nam Y. Huh Associated Press La marathonienne russe Lilya Shobukhova a été suspendue pour 31 mois en 2011.
Lance Armstrong a peut-être été dépouillé d’un de ses derniers titres cette semaine : celui d’acteur principal dans le plus grand scandale de dopage de l’histoire du sport. Car les révélations contenues dans le rapport de l’Agence mondiale antidopage (AMA) sur le cas de la Russie montrent un niveau de tricherie qui fait passer les méthodes du cycliste pour de la petite bière. Le choc est grand; les répercussions, immenses. 
 

Peut-être la lutte antidopage mondiale devrait-elle se trouver un authentique James Bond ? À lire l’imposant — et percutant — rapport de l’AMA qui détaille le « dopage d’État » en Russie, on peut penser que la présence d’un spécialiste du contre-espionnage ne serait pas inutile dans le décor de la traque aux fraudeurs du sport.

La réalité de l’athlétisme russe d’aujourd’hui ressemble en effet à un scénario bondien, ont relevé plusieurs médias cette semaine. On y trouve des sportifs rançonnés par leur entraîneur, un laboratoire antidopage sur écoute des services secrets, des agents de l’ex-KGB déguisés en ingénieurs dans ce même laboratoire, un contrôleur antidopage qui quitte son hôtel par la fenêtre pour échapper à sa surveillance policière…

Sur le fond, les quelque 300 pages du document dévoilent un système de dopage — et de camouflage — d’une ampleur exceptionnelle. « C’est la première fois qu’on a une preuve incontournable de la tricherie organisée en Russie », commente par courriel au Devoir l’auteur du rapport, l’avocat montréalais Richard Pound. « Il est fort probable que cela représente la continuation du système [de dopage présumé] en Union soviétique dans les années 1970 et 1980. »

Le rapport parle d’un « haut niveau de collusion » entre les entraîneurs, les athlètes, les médecins, les officiels et les agences sportives russes pour fournir des produits dopants, dans l’optique de produire des vainqueurs dont le prestige rejaillirait sur l’État. Cette « culture profondément enracinée de la tricherie » ne laissait pas beaucoup de choix aux athlètes : ceux qui ne participaient pas n’avaient pas accès aux meilleurs entraîneurs. M. Pound et son équipe évoquent ainsi une « mentalité fondamentalement dévoyée, profondément inscrite chez tous les athlètes russes ».

L’agence Rusada, chargée de la lutte contre le dopage dans le pays, est accusée d’avoir prévenu les athlètes des contrôles hors compétition, d’encaisser des pots-de-vin contre la garantie que les tests seront négatifs et de ne pas suivre les protocoles internationaux en matière de tests antidopage.

Le scandale touche aussi l’État russe. « Il serait extrêmement naïf de conclure que les activités à grande échelle qui ont été découvertes se sont produites sans l’approbation explicite ou tacite des autorités gouvernementales russes », soutient la commission de l’AMA.

Des JO « sabotés »

C’est grave au point que les Jeux olympiques de 2012 auraient été « sabotés » par la présence d’athlètes russes dopés, dit-on. Ceux de Sotchi, en 2014 ? Probablement tout autant (le podium exclusivement russe du 50 km ski de fond chez les hommes avait notamment fait sourciller plusieurs observateurs). La recommandation de la commission est draconienne : la Fédération russe d’athlétisme devrait être bannie de compétition en 2016 — donc absente des JO de Rio.

Vendredi, la Russie s’est dite prête à appliquer « n’importe quelle mesure » que lui demandera la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) afin d’éviter cette sanction. En fin de journée, l’IAAF a néanmoins voté une suspension provisoire de la Fédération russe de toute compétition, sans durée déterminée.

Pour ajouter une couche à l’ampleur de l’affaire, le scandale touche par ailleurs également… l’IAAF. Il y a une dizaine de jours, la justice française a ainsi mis en examen Lamine Diack, 82 ans, l’ancien patron de la fédération, désormais accusé de « corruption passive et blanchiment aggravé » : il aurait accepté des pots-de-vin pour couvrir des pratiques dopantes. Son conseiller juridique et l’ancien responsable de la lutte antidopage à l’IAAF sont aussi inculpés.

Sinon, le rapport met la table à un deuxième volet en soutenant que « la Russie n’est pas le seul pays, ni l’athlétisme le seul sport, à faire face au problème du dopage organisé ». « Le Kenya a un vrai problème », a notamment déclaré Richard Pound.

Estomaquant

 

Tout cela est purement « estomaquant », dit Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage sportif à l’INRS-Santé, à Montréal. Voire : « écoeurant », « pire que tout » et quelques autres formules chocs que Mme Ayotte déballe rapidement. « Je ne le digère pas », dit-elle.

Au coeur de son indignation, il y a l’implication directe de l’ex-chef du laboratoire antidopage russe, Grigory Rodchenko, qu’elle connaît depuis plus de 20 ans. « Un chef de labo ! » s’exclame Mme Ayotte. Selon l’AMA, le laboratoire aurait détruit 1417 échantillons en décembre 2014, à la veille de la visite de la commission dirigée par M. Pound.

« Ce n’est une surprise pour personne d’apprendre qu’il y a de la corruption ou du dopage en Russie, poursuit Mme Ayotte. Mais de voir le système démonté, et démontré, c’est majeur. Combiné aux arrestations de la semaine dernière, c’est à mon sens le plus gros scandale de dopage dans le sport, beaucoup plus gros que le cas [du cycliste américain] Lance Armstrong. On ne parle pas ici d’un maître chanteur qui tenait son équipe et le peloton d’une main de fer, mais d’un niveau de corruption, d’extorsion et d’implication de personnel jamais vu. »

Mme Ayotte espère que cette enquête ne sera qu’un premier pas. Le cas de la Russie n’est pas isolé, croit-elle. « Il faut aller voir en Chine si les laboratoires et les structures [sportives] ont la marge de manoeuvre. Il faut aller dans les pays aux régimes dictatoriaux où le sport est surveillé de près et est utilisé en propagande politique. Il faut aller voir les autres sports, assurément — le ski de fond, par exemple. En gros : il faut étendre cette enquête. »

Quand on lui demande ce que le rapport de l’AMA nous dit de l’état de la lutte antidopage, Christiane Ayotte répond avec indignation. « Justement, c’est exactement ce qui est mis en lumière : qu’est-ce ça donne d’avoir des méthodes de détection développées à coups de centaines de milliers de dollars, d’avoir des tests d’une précision effrayante, si les échantillons qui sont recueillis ne sont pas au bon endroit, si on peut les substituer, ou si un athlète qui est pris peut s’en sortir en payant quelqu’un ? Ça n’a pas de sens. »

Double solution

 

La solution immédiate est double, pense-t-elle : d’une part, le sport ne s’en sortira que si les athlètes « se mobilisent et mettent leur pied à terre. Parce qu’actuellement, ils sont en train de tuer le sport ».

Fait positif, note-t-elle, l’enquête de la commission de l’AMA a été lancée après une dénonciation d’une marathonienne. Même chose pour Lance Armstrong, démoli par les témoignages de ses ex-coéquipiers Floyd Landis et Tyler Hamilton. Mais globalement, « les sportifs ne parlent pas », dit-elle.

D’autre part, elle estime qu’il serait aussi souhaitable de mieux surveiller tout ce qui encadre la manière dont se font les contrôles. « La responsabilité des contrôles se divise actuellement entre agences nationales et fédérations internationales. Il faudrait surveiller ce qui se passe dans ces agences et fédérations, qu’elles aient plus de comptes à rendre sur l’efficacité des contrôles, qu’on vérifie leur indépendance, pense Mme Ayotte. Actuellement, l’agence américaine n’utilise pas le système transparent de l’AMA, personne ne sait ce qui se passe là. Ce serait important que tout le monde joue avec les mêmes outils. »

En attendant, les événements de la semaine « envoient un signal que n’importe quel système peut être démasqué. C’était éhonté, ce qui se passait en Russie. Tout était gardé secret, mais voilà que ça craque d’un peu partout ».



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