Le sport pour faire oublier l’apartheid

Le 24 juin 1995, Nelson Mandela félicite le capitaine de l’équipe nationale de l’Afrique du Sud, François Pienaar, après sa victoire lors de la finale de la Coupe du monde de rugby.
Photo: Jean-Pierre Muller Le 24 juin 1995, Nelson Mandela félicite le capitaine de l’équipe nationale de l’Afrique du Sud, François Pienaar, après sa victoire lors de la finale de la Coupe du monde de rugby.

Dans sa jeunesse, Nelson Mandela avait pratiqué plusieurs disciplines athlétiques, notamment la course de fond et la boxe, auxquelles il avait consacré une part appréciable de ses temps libres. Aussi, quand il fut élu président de l’Afrique du Sud en 1994, avec l’intention de tout faire pour que survienne une réconciliation nationale, il avait en tête une étape importante. La guérison des blessures d’un pays déchiré par des décennies de ségrégation allait passer par le sport.

 

À compter des négociations ayant porté sur la fin de l’apartheid en 1990, la plupart des organisations sportives mondiales avaient réintégré l’Afrique du Sud, bannie pendant des décennies, dans leur giron. À Barcelone en 1992, quelques mois après le référendum qui avait entériné l’adoption d’une nouvelle Constitution, le pays avait été autorisé à prendre part à ses premiers Jeux olympiques depuis 1960, déléguant 94 athlètes. On y avait notamment assisté à une scène passée à la postérité : au terme de l’épreuve du 10 000 mètres féminin, l’Éthiopienne Derartu Tulu et la Sud-Africaine Elana Meyer, respectivement médaillées d’or et d’argent, avaient effectué un tour d’honneur en se tenant la main.

 

De son côté, l’International Rugby Board avait résolu de frapper un grand coup : la Coupe du monde de 1995, la troisième de l’histoire, non seulement allait inclure la sélection sud-africaine, mais elle serait tenue en Afrique du Sud même. Plus significatif encore, ce serait la première fois que le tournoi se déroulerait dans un seul pays.

 

Moins d’un mois après son accession à la présidence, Nelson Mandela convoqua à son bureau de Pretoria le capitaine de l’équipe nationale de rugby, François Pienaar. Il lui fit part de son plan : il allait personnellement appeler tous ses concitoyens, tous, à se rallier derrière les Springboks. Le pari s’avérait éminemment risqué : de tout temps, les Boks avaient constitué l’un des plus puissants symboles de la suprématie blanche en Afrique du Sud et les Noirs du pays grandissaient en apprenant à les détester. Mandela était d’ailleurs allé jusqu’à refuser, comme on le lui avait maintes fois suggéré, que l’équipe change de nom, la revanche ne menant nulle part, à ses yeux.

 

La victoire et rien d’autre

 

Là-dessus, Mandela avait bien prévenu Pienaar : pour que le tout fonctionne, pour que l’Afrique du Sud fasse un premier pas vers l’unité, il fallait que les Springboks gagnent la Coupe du monde, eux qui ne figuraient pourtant pas parmi les favoris, ne serait-ce que parce qu’ils avaient été si longtemps interdits de compétition internationale.

 

Et la magie opéra. De victoire en victoire, les Springboks, qui ne comptaient qu’un seul joueur noir en Chester Williams mais qui étaient soutenus par tout un pays ou presque, atteignirent la grande finale, où ils retrouvèrent les terribles All Blacks de la Nouvelle-Zélande, à Johannesburg. Gain inespéré de 15-12 en prolongation. Après le triomphe, Nelson Mandela, vêtu des couleurs de son équipe nationale, se rendit sur le terrain pour féliciter François Pienaar et lui remettre le trophée William-Webb-Ellis décerné aux champions du monde. L’émotion était à son comble.

 

« Nelson Mandela a considéré le rugby comme un sport qui pouvait unir les gens, parce qu’il a vraiment compris le pouvoir du sport, disait Pienaar l’an dernier. En 1995, ce qui s’est passé dans les rues du pays était incroyable, tout le monde a célébré la victoire. Depuis 18 ans, le sport a joué un grand rôle dans notre démocratie et la Coupe du monde de foot en 2010 en a été l’illustration. »

 

Au fil des ans, les deux hommes ont continué de se côtoyer. « J’ai eu une relation fantastique avec Nelson Mandela, qui s’est construite après 1995, rappelait Pienaar. Il était présent à mon mariage et il est le parrain de mes deux fils. Notre relation est vraiment très spéciale. Il est un homme extraordinaire. » Quant à leur improbable histoire, elle fut portée à l’écran par Clint Eastwood et Invictus valut à Morgan Freeman (Mandela) et Matt Damon (Pienaar) des nominations aux Oscar.

 

La mise au ban

 

Avant que d’être de nouveau reconnue par le reste du monde, l’Afrique du Sud avait, pendant de longues années, été mise au ban du sport. Certes, le pays avait fait son entrée aux Jeux olympiques en 1904 à St. Louis et participé à tous les JO jusqu’en 1960. Mais l’adoption de la résolution 1761 des Nations unies, condamnant l’apartheid et invitant à l’interruption des relations diplomatiques et à un embargo commercial, en 1962, devait inciter la direction du mouvement olympique à ne pas inviter l’Afrique du Sud aux Jeux de Tokyo deux ans plus tard.

 

En 1970, l’Afrique du Sud fut formellement expulsée du mouvement olympique, mais elle allait continuer de faire parler d’elle. À Montréal en 1976, des protestations s’élevèrent contre la décision du CIO de ne pas sanctionner la Nouvelle-Zélande, dont l’équipe nationale de rugby effectuait au même moment une tournée en Afrique du Sud ; le CIO faisait valoir que, le rugby ne figurant pas au programme olympique, cette histoire ne le concernait pas. Au bout du compte, 28 pays boycottèrent les Jeux, dont la quasi-totalité des pays africains inscrits.

 

Du côté du Commonwealth, les premiers Jeux de l’Empire britannique furent tenus en 1930. En 1934, ils devaient être présentés à Johannesburg, mais les inquiétudes manifestées par plusieurs pays, dont le Canada, quant au traitement dont pourraient faire l’objet les athlètes noirs, voire leur interdiction de participer ou même d’entrer au pays, amenèrent les dirigeants à transférer l’événement à Londres. L’Afrique du Sud continua néanmoins à prendre part à tous les Jeux de l’Empire jusqu’à son retrait du Commonwealth en 1961. Elle fit un retour à Victoria en 1994.

 

Aujourd’hui, on peine à imaginer que tout cela s’est produit il n’y a pas 50 ans.

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