Il y a 20 ans, l'émeute de la Coupe Stanley - Quand la rue Sainte-Catherine a tremblé

La fête vire à l’émeute le soir du 9 juin 1993 : rue Sainte-Catherine, à Montréal, des boutiques sont pillées, les bouteilles de bière volent, des voitures sont renversées et incendiées.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La fête vire à l’émeute le soir du 9 juin 1993 : rue Sainte-Catherine, à Montréal, des boutiques sont pillées, les bouteilles de bière volent, des voitures sont renversées et incendiées.

À écouter > La soirée du 9 juin racontée par Jean Dion, Jacques Nadeau et Roland-Yves Carignan du Devoir

Un mercredi soir de printemps dans les faits, mais d’été dans les esprits. Le 9 juin 1993, il y aura 20 ans jour pour jour dimanche. Montréal est fébrile. Au Forum est disputé le match no 5 de la finale de la Coupe Stanley entre le Canadien et les Kings de Los Angeles, menés par un dénommé Wayne Gretzky. Les Glorieux mènent la série 3-1, de sorte qu’une autre petite victoire lui assurera le 24e championnat de sa glorieuse histoire.

Pour arriver au seuil de la consécration, les hommes de Jacques Demers ont livré le plus improbable des parcours. En éliminatoires, ils ont d’abord pris la mesure des Nordiques de Québec, qui avaient terminé devant eux au classement, après avoir tiré de l’arrière 0-2. Ils ont ensuite disposé des Sabres de Buffalo et des Islanders de New York avant de se retrouver face aux Kings. Leurs trois gains en finale, ils les ont tous signés en prolongation. Ils sont d’ailleurs allés onze fois en temps supplémentaire, et ils ont gagné à dix reprises. Dix fois de suite. Cette équipe est clairement bénie, et il est impensable que tout cela ne se termine pas par une apothéose.


Plan de match


Au Devoir, le plan de match est défini : notre journaliste pigiste Gilles Marcotte est au Forum et il rédigera le compte rendu de la joute. Jacques Nadeau, photographe émérite, se trouve également sur place. Danny Vear, aujourd’hui au Journal de Montréal, et moi-même sommes affectés à la rue et devrons témoigner des célébrations. Célébrations et autres possibles « activités », il faut le dire, car nous avons tous en mémoire l’épisode précédent : quand le Canadien avait mis la main sur la Coupe, en 1986, de sérieux débordements avaient secoué le centre-ville. On nous dit que cette fois, tout est sous contrôle, mais sait-on jamais.


Après deux périodes, les locaux mènent 3-1, et il semble bien que l’affaire est dans le sac : jamais Patrick Roy ne laissera filer pareille avance… Je profite de l’entracte pour me rendre dans le secteur du Forum. Danny est chargé de demeurer autour de l’édifice, alors que j’ai pour mission de suivre le cortège qui, inévitablement, se dirigera en direction est sur la rue Sainte-Catherine en guise de défilé de la victoire avant l’heure. Nous téléphonerons régulièrement à la salle de rédaction pour tenir nos collègues au courant.


Devant le vénérable amphithéâtre, la foule est déjà compacte et joyeuse. Quand le Canadien fait 4-1 en début de troisième, la liesse la gagne. Passé 22 heures, alors que la victoire est acquise, elle jubile carrément.


Peu à peu, le Forum se vide, et les épanchements se déplacent comme prévu vers l’Est. J’accompagne les premiers de cordée. Les fans agitent des drapeaux tricolores, bombent le torse dans leur maillot, hurlent leur fierté. On a affaire à un groupe heureux, juste heureux. Arrivé aux environs de la rue Guy, j’arrête dans une cabine téléphonique et donne un coup de fil au journal. Roland-Yves Carignan, aujourd’hui directeur de l’information du Devoir et préposé au pupitre des sports ce soir-là, se souvient encore des mots exacts que j’ai prononcés : « L’atmosphère est bon enfant. »


Tu parles. Je poursuis ma route parmi les fêtards. Puis, à un moment donné, tout semble basculer. Alors que je parviens au coin de Peel, la situation commence à dégénérer. Des voitures immobilisées, mais aussi en marche, se font brasser. Ici et là, des vitrines de commerces volent en éclats et on se livre à du pillage. Des frigos de dépanneurs se font dévaliser et un état d’ébriété collectif semble gagner la rue.


Il n’y a plus grand-chose de bon enfant là-dedans. Je cherche un téléphone, mais ce sera en vain. Les quelques cabines le long des trottoirs ont été vandalisées, et il est impossible d’entrer dans un restaurant, chacun étant barricadé ou gardé par la police. Souvenons-nous, les cellulaires n’existent pas, à l’époque, ou si peu ; en tout cas, moi, je n’en ai pas. Tout contact avec la salle de rédaction est coupé, et les collègues au journal ne peuvent pas compter sur les chaînes d’information continue, qui ne sont pas encore nées… Il y a bien la radio qui peut témoigner, mais c’est tout.

 

Au bureau ventre à terre


Il n’y a donc qu’une chose à faire : rentrer au bureau ventre à terre. Il est près de 23 heures et l’heure de tombée, minuit et pas une minute de plus, approche dangereusement. C’est donc au pas gymnastique que j’arrive dans le secteur de McGill. Là, on ne rit vraiment plus. Les policiers ont complètement perdu le contrôle et la foule en quête de troubles a pris le dessus. Des voitures sont renversées et incendiées. Presque toutes les boutiques sur Sainte-Catherine et les rues perpendiculaires sont saccagées. Des objets divers sont projetés dans tous les sens. Une bouteille de bière volante passe si près de ma tête que j’en sens le souffle. Ça devient dangereux, ce truc. 1986 était bien moins intense que ça.


J’arrive enfin au Devoir, situé derrière la Place des Arts. J’explique ce qui se passe. La nouvelle, ce n’est plus que le Canadien a gagné la Coupe Stanley, mais ce qui est survenu après. Danny a vu des cars de reportage de la télévision salement amochés devant le Forum. Après le hockey, Jacques a croqué des scènes d’un autre sport pas mal plus violent et il doit développer ses films. Il faut refaire la une en catastrophe alors qu’on ficelle un texte tant bien que mal.


Chanceux, nous pouvons exceptionnellement profiter d’une tombée repoussée d’une heure. Le chef de pupitre, Roch Côté, titre en manchette : « La fête tourne au saccage ». Évidemment, tout cela n’est pas terminé : les désordres se poursuivront jusque tard dans la nuit. Mais on aura tout le temps pour dresser des bilans et faire des analyses. À chaud, on a fait ce qu’on pouvait avec les moyens qu’on avait.

3 commentaires
  • alain petel - Inscrit 8 juin 2013 07 h 20

    Printemps drabe

    Alors que ce printemps-ci est drabe à mort, avec la seule manchette du Roi da Coderre à la une du torchon qui brûle, ce printemps-là, celui de la Coupe Stanley, contrairement au printemps érable, avait mûri bien longtemps avant dans la tête du monde qui, à force d'attendre et d'espérer la victoire, avait pété un câble sur la Catherine d'abord dans la joie, puis ensuite dans le délire. C'est quoi le phénomène mental qui se produit ? Est-ce qu'il y a des études là-dessus ? Comment se fait-il que pour célébrer la victoire, le monde saute du couvert et se met à tout casser ? Là on n'est pas face à une manifestation pour contrer la hausse des frais de scolarité ou d'un gouvernement corrompu comme en Turquie qui permet le saccage d'une place symbolique au centre d'Istambul envers et contre tous. Là, on est placé devant des gens qui sont d'abord contents et qui se mettent à tout casser ensuite. Qu'est-ce qu'il avait dit le rapport Malouf ? C'est de la faute du SPVM ? Que Radio-Canada n'aurait pas dû mettre ses véhicules si prêts du Forum ? Ce sont des balivernes tout ça. Il faut fouiller beaucoup plus loin. Les Romains, est-ce qu'ils cassaient tout après que le lion ait eu mangé le pauvre bougre dans l'arène ? Ça ne peut pas toujours être de la faute de la police.
    Il doit bien y avaoir un psy, Jean, dans vos lecteurs qui serait capable de nous expliquer ça. C'est quoi la patente qui déraille dans la tête de quelqu'un qui se met à casser des vitrines plutôt que de planter des fleurs dans le jardin du voisin ? Voilà la question est lancée.

  • François Desjardins - Inscrit 8 juin 2013 07 h 37

    Pourquoi cette violence?Vous n'e parlez pas.

    Je ne sais pas si c'est par manque de courage : tout cela était assez pour me donner envie de ne plus revoir la coupe Stanley ici.

    Cependant, je crois qu'en 2013 la situation serait mieux maîtrisée.

    Et comme la technologie a évolué rapidement! On a l'impression à vous lire que l'article date de 40 ans tellement les outils étaient différents à l'époque.

  • Daniel Lemieux - Abonné 9 juin 2013 01 h 57

    Pas évident pour les journalistes sur place

    Je me souviendrai toujours de ces images du journaliste Daniel Carrière de Radio-Canada qui, debout dans une camionnette à toit ouvrant de la SRC, tentait de faire un direct au Téléjournal alors que les « fêtards » secouaient le véhicule...