Victoire de façade?

L’arrivée de femmes dans l’équipe nationale de l’Arabie saoudite, du Qatar et de Brunei pour les Jeux olympiques de Londres met fin à une discrimination de longue date. Il s’agit en effet des trois derniers pays qui refusaient encore l’accès aux membres de sexe féminin à l’équipe olympique. Une avancée pour le droit des femmes, certes, mais qui soulève bien d’autres questions, estime Karin Loftstrom de l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique (ACAFS).

« C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, répond d’emblée la directrice exécutive de l’association, jointe à ses bureaux d’Ottawa. Nous pouvons maintenant dire que les femmes des pays du Golfe sont aux Olympiques, ce qui est évidemment une bonne nouvelle. Mais, en même temps, cela ne règle pas les vrais problèmes, qui sont ancrés bien plus profondément dans la société. »


Selon elle, c’est en quelque sorte une victoire symbolique pour les femmes, car cette ouverture des dirigeants de l’Arabie saoudite à la présence de femmes dans les installations olympiques n’est que superficielle.


« Ils peuvent faire des gorges chaudes maintenant, mais dans la réalité, au quotidien, ces femmes n’ont pas davantage accès aux installations de sport publiques, elles doivent se couvrir de la tête aux pieds pour faire du sport, sans oublier toutes les libertés individuelles qui dépassent bien largement l’activité physique. » Elle fait notamment référence au fait que les femmes saoudiennes n’ont pas le droit de se mélanger aux hommes ni même de conduire une voiture, pour ne nommer que ces restrictions.


Est-ce là le signe d’un véritable changement ? André Richelieu, professeur et expert en marketing du sport à l’Université Laval, en doute. « C’est surtout une volonté de légitimation politique, affirme-t-il. Les pays du Golfe, dont le Qatar et Brunei, voient dans le sport une façon d’intégrer la communauté internationale. »


Selon lui, il s’agit d’un écran de fumée pour promouvoir leur image à travers le sport. « C’est un outil de relations publiques, un catalyseur d’image positive qui s’inscrit très bien dans une stratégie de place branding. »


Il affirme que la tactique a fort bien marché dans le passé pour les Émirats arabes unis, et que le Qatar suit une route similaire. « Avec le sport, il est possible d’altérer positivement l’image d’un pays qui a longtemps été victime de stéréotypes : je parlais des pays du Golfe, mais pensons également à des États comme l’Afrique du Sud ou Singapour qui se sont servis de la tribune du sport pour se construire ou se refaire une image. »


Un long cheminement


Le changement de ton par rapport à la participation des femmes aux Jeux olympiques fait suite à de fortes pressions du Comité international olympique (CIO) qui avait annoncé, en 2010, son intention de mettre de la pression sur l’Arabie saoudite pour que l’équipe compte un certain nombre de femmes pour les Jeux de 2012. Anita DeFrantz, la directrice de la Commission des femmes et du sport de la CIO, avait même lancé l’idée de bannir les pays qui refuseraient d’inclure des femmes dans leur équipe.


Les pressions internationales ont fini par porter leurs fruits. L’Arabie saoudite a décidé d’envoyer deux athlètes féminines, soit la judoka Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani et la coureuse de 800 m Sarah Attar. Cette dernière portera les couleurs de son pays, bien qu’elle soit née aux États-Unis et qu’elle étudie à l’Université Pepperdine à Malibu. Elle ne porte pas le voile et s’exprime dans un anglais parfait. « Je doute fort qu’elle eût eu la chance d’atteindre un tel niveau si elle avait dû s’entraîner en Arabie saoudite », déplore Karin Loftstrom.


Ce ne sont pas les instances sportives saoudiennes qui ont fait l’annonce hier de la présence de deux femmes sur l’équipe olympique - d’aucuns disent qu’ils ne souhaitent pas publiciser l’événement pour ne pas heurter les sensibilités religieuses à l’intérieur du pays -, mais bien le Comité olympique international, qui n’a pas précisé si les conditions imposées par le patron du sport saoudien seront respectées ou non. Le prince Nawaf ben Fayçal avait exigé le respect d’un certain nombre de règles d’ordre religieux lors des Jeux de Londres, soit le port de la tenue islamique, la présence d’un parent proche pour surveiller les athlètes féminines et la non-mixité.


« C’est une nouvelle très positive et nous serons ravis d’accueillir ces deux athlètes à Londres dans quelques semaines, a soutenu le président du CIO, Jacques Rogger. Avec ces athlètes saoudiennes qui rejoignent leurs consoeurs du Qatar et de Brunei, à Londres, tous les comités olympiques nationaux auront ainsi envoyé des femmes aux Jeux olympiques. »

 

Les ambitions du Qatar


Si l’on peut présumer que l’Arabie saoudite a finalement décidé d’envoyer des femmes au plus grand événement sportif du monde pour ne pas être exclu de la compétition, il est plus facile de comprendre les motivations du Qatar, qui envoie quatre athlètes féminines et a même nommé l’une d’elles pour porter le drapeau national lors de la cérémonie d’ouverture. En effet, le Qatar tente de se positionner sur la carte mondiale des grands événements sportifs. Le pays a obtenu la Coupe du monde de soccer de 2022 et a tenté sa chance pour les Jeux olympiques de 2020. La demande a été rejetée, mais le Qatar compte bien se réessayer pour 2024. Et il doit montrer patte blanche.


Maintenant que les trois derniers pays ont accepté d’envoyer des femmes, les pressions internationales risquent de diminuer considérablement. Et c’est exactement ce que craint Karin Loftstrom de l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique. « Je crains qu’on ne fasse que faire un X sur une liste de critères à respecter, sans aller plus loin dans la recherche de vraies solutions pour intégrer les femmes dans le domaine du sport et de tous les autres aspects de la vie. »


***

Avec l’Agence France-Presse

À voir en vidéo