Et si le Canada avait l'esprit de compétition...

L’Impact de Montréal s’entraîne tout près du Stade olympique, au stade Saputo.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’Impact de Montréal s’entraîne tout près du Stade olympique, au stade Saputo.

Le Canada rate une fois de plus la grand-messe mondiale. La dernière participation du pays en phase finale de la Coupe du monde remonte à 1986, et ce fut la seule.

Le soccer d'élite semble toujours peiner à décoller dans notre pays. Étrange phénomène alors que le ballon rond s'est intégré au paysage sportif québécois, au propre comme au figuré. De nombreux terrains de baseball ont été reconvertis, dans les dernières années, en surface gazonnée avec deux buts qui se font face. La Fédération de soccer au Québec estime à 850 000 le nombre de joueuses et de joueurs actifs au pays, dont près de 200 000 seulement au Québec. Ce dernier chiffre a quadruplé en 20 ans pour surpasser le nombre de personnes pratiquant le hockey, atteignant presque le double de celui-ci. En 2009, le nombre de seniors en activité s'élevait à près de 21 000. Avec ce nouvel achalandage sur les terrains, pourquoi notre jeu de pieds ne perce-t-il pas davantage sur la scène internationale?

«Pour qu'à un moment donné on développe des joueurs, dans n'importe quel sport, il faut que le pays trempe dans une culture de compétition», affirme d'emblée Richard Legendre, vice-président exécutif de l'Impact de Montréal, qui reconnaît que les entraîneurs français qui viennent lui rendre visite envient le bassin de joueurs à la portée de son équipe. «Tu ne vas pas aller en Coupe du monde avec du récréatif, dit-il, mettant les choses en perspective. Les mieux placés pour développer les joueurs professionnels, jusqu'à preuve du contraire, ce sont les équipes professionnelles, dans n'importe quel sport d'équipe.»

Selon l'ancien ministre des Loisirs et du Sport au sein du gouvernement Landry, un solide réseau de compétition professionnel constitue l'incontournable clé pour faire progresser les exploits, malgré tout le bon travail que peut accomplir une fédération. Lorsque «les meilleurs jouent avec les meilleurs [...] tout le monde s'améliore dans l'interaction de la compétition», analyse-t-il.

La longue marche

«La qualité vient de la compétition, juge aussi de son côté Georges Schwartz, auteur du livre Histoire du soccer québécois. Il faudrait que tout ce monde-là joue l'un contre l'autre constamment. Mais ils sont trop loin», ajoute-t-il, faisant référence au fait que le talent canadien est répandu sur six fuseaux horaires.

Si aujourd'hui tant de jeunes Québécois frappent sur un ballon avec le pied, c'est en grande partie grâce à lui. Immigrant ici à une époque où les «Anglo-Britanniques ne sont pas intéressés par la formation des jeunes», cet infatigable promoteur du foot dans notre contrée nordique a compris dans les années 60 qu'il fallait démarrer l'entraînement en bas âge.

«Au Québec, on forme des entraîneurs. On leur fait suivre des stages à l'étranger. Des instructeurs étrangers viennent ici pour leur donner une meilleure formation et l'on essaie de transmettre ça aux jeunes et aux seniors. Mais il demeure qu'il n'y a pas le même environnement. Il n'y a pas ce qui permettrait d'aller plus loin», constate-t-il.

L'ancien vice-président de l'Association canadienne de soccer et premier Canadien à avoir été membre d'un comité de la FIFA voit aussi le salut dans un réseau de compétition plus performant au Canada. La fin des années 70 et le début des années 80, dominé par la North American Soccer League (NASL), dans laquelle a évolué le Manic de Montréal, demeure pour lui un âge d'or du soccer canadien. Un incubateur dans lequel les gens d'ici affrontaient des légendes internationales telles que Pelé, Johan Cruyff, Franz Beckenbauer et Carlos Alberto.

«Il y avait ce formidable bouillonnement de grandes vedettes qui permettait à nos joueurs d'avoir accès au plus haut niveau, raconte M. Schwartz. Les joueurs canadiens, qui étaient dans ce milieu-là, se sont développés d'une façon extraordinaire. Et ce n'est pas pour rien que l'équipe de 1986 a participé au tournoi final de la Coupe [du monde]. Si on avait eu un meilleur entraîneur, je pense que [l'équipe aurait participé] à celui de 1982 aussi.»

La MLS, un nouveau tremplin?

Aujourd'hui, la Major League Soccer (MLS) engendre tous les espoirs. Richard Legendre ne camoufle pas son enthousiasme quant à l'entrée de l'Impact dans le circuit en 2012, rejoignant ainsi les franchises de Vancouver et de Toronto. «Les équipes professionnelles, nous la première, vont avoir un intérêt, une motivation naturelle et très importante à développer leurs propres joueurs comme partout dans le monde.» Un travail quotidien d'entraînement beaucoup plus intensif que celui d'une sélection nationale. Se responsabilisant davantage, l'Impact a rapatrié ses joueurs en devenir à Montréal, remplaçant l'Attak de Trois-Rivières par l'Académie de l'Impact, leur donnant du même coup le statut de réservistes. Une philosophie d'appartenance dans l'évolution des athlètes. Une structure de club, quoi, comme dans la formule éprouvée en Europe. La Fédération de soccer du Québec a elle aussi entamé un virage depuis trois ans, qui privilégie la structure de club plutôt que celle d'équipe de sélections.

Le joueur Patrice Bernier, évoluant avec l'équipe danoise FC Nordsjaelland, semble optimiste quant aux améliorations qui s'arriment aux nouvelles ambitions québécoises. À son avis, si un jeune peut «devenir professionnel tôt, ça lui permettra d'avoir une meilleure croissance de carrière. Et peut-être même d'atteindre des sommets qui seront plus hauts que ce que certains joueurs canadiens peuvent atteindre maintenant».

En attendant, Patrice Bernier a choisi de s'expatrier. «Je me suis dit que je voulais faire mon métier à temps plein pour pouvoir progresser.» Pari réussi. Nommé joueur du mois, en mars dernier, au Danemark, cet athlète de Brossard accumule les succès de l'autre côté de l'Atlantique. Il a été élu joueur de l'année par les partisans de son équipe, qui a remporté la dernière Coupe du Danemark. Lorsqu'il évoluait ici, il se souvient que sa «courbe de progression [arrêtait] sec avec l'été, parce qu'il fallait [qu'il] attende encore six mois avant de recommencer». Constat d'une saison de compétition décalée avec le reste des grands championnats dans le monde.

«L'hiver, je ne pense pas que c'est une excuse», proteste le joueur, qui a passé une bonne partie de sa carrière en Norvège. «Ils ont leur propre ligue. Ils ont les mêmes facilités que nous, les dômes, les terrains artificiels intérieurs, et ils ont une population similaire au Québec [...] Puis ils arrivent [parfois] à aller en Coupe du monde, à se classer et à rivaliser avec les grandes équipes.»

Richard Legendre souligne par contre que l'avènement des terrains de soccer intérieurs est encore «jeune» au Québec. «Le tennis a vécu ça il y a quarante ans», concède cet ancien athlète de la raquette, qui a vécu cette période où l'«on était dans le Moyen Âge du tennis international». Actuellement, une trentaine de surfaces intérieures de soccer sont répertoriées au Québec. Une bonne chose, mais «il y a un certain coût», précise M. Legendre. «Et ça rend le sport un peu moins accessible», contrairement à sa nature qui en fait l'une des activités les plus populaires sur la planète.