June et ses drôles de dames

L’athlète américaine Hannah Kearney a semblé apprécier son bouquet.
Photo: Agence France-Presse (photo) Martin Bureau L’athlète américaine Hannah Kearney a semblé apprécier son bouquet.

Pas facile de trouver la boutique-école de fleurs de June Strandberg, où sont confectionnés les 1800 bouquets qui seront remis aux athlètes qui grimpent sur le podium. Située dans le fin fond de Surrey, à 45 minutes de Vancouver, Just Beginnings Flowers est cachée en tout anonymat au bout d'un stationnement. Ce n'est qu'en voyant surgir d'une minifourgonnette une tête blanche aux cheveux courts, les bras chargés de fleurs que nous sommes rassurés.

Fière, la dame de 76 ans décline notre aide. Malgré son fardeau, elle nous présente à tous ses employés, comme si nous étions des invités d'une haute importance. Son accueil est si chaleureux qu'il est facile de comprendre comment elle a gagné la confiance d'anciennes prisonnières et des femmes démunies à qui elle enseigne l'art floral depuis des décennies. C'est avec elles que Mme Strandberg accomplit ce contrat olympique.

Une équipe entièrement féminine, qui serait incomplète sans sa partenaire d'affaires, Margitta Schultz. Ensemble, les deux femmes cumulent une centaine d'années d'expérience dans la fleuristerie. À les voir discuter, on croirait deux copines de longue date, mais ce sont plutôt aux Jeux olympiques qu'elles doivent l'union de leurs destinées professionnelles, deux ans plus tôt. Même s'il s'en est fallu de peu pour que la propriétaire de Margitta's Flower, à North Vancouver, ne soit jamais du coup.

«Je n'ai pas eu le choix, mes clients m'ont bombardé de courriels pour que je participe. Je ne voulais rien savoir, mais ils ont insisté pour que je le fasse. Au moins pour le plaisir», raconte-t-elle en découpant du papier d'emballage avec une minutie de fée.

Lorsque le Comité d'organisation des Jeux olympiques de Vancouver a ouvert les soumissions pour le contrat des bouquets des athlètes, une cinquantaine de fleuristes ont sauté sur l'occasion de participer aux Jeux. Le COVAN souhaitait toutefois voir une entreprise aidant les gens à se sortir de la rue obtenir le contrat. L'école-boutique de June, une société à but non lucratif et à vocation sociale leur est tombée dans l'oeil. Et puisque l'union fait la force, on a demandé à la propriétaire de Just Beginnings Flowers de se jumeler à une seconde boutique.

C'est à l'absence de Mme Strandberg lors d'une rencontre cruciale du COVAN que Margitta Schultz doit cette collaboration.

— «Si tu y étais allée en personne et n'avais pas envoyé l'une de tes représentantes, on n'aurait jamais travaillé ensemble», l'interrompt Margitta du tac au tac.

— «Tu crois?»

— «Certainement! Tu n'aurais pas mis un pied dans la salle que tous les autres designers se seraient lancés sur toi. Tout le monde la connaît, nous confesse-t-elle, à mi-voix. C'est elle, la favorite.»

Changer de vie

Avant d'avoir sa boutique à Surrey, June Strandberg logeait au sein du défunt centre correctionnel pour femmes de Burnaby. C'est là qu'elle enseignait l'art floral à des femmes moins fortunées. Pour ces femmes incarcérées, elle a quitté un emploi payant chez un grossiste de fleurs, qui la faisait voyager d'un bout à l'autre du Canada. «Un jour, j'ai réalisé que ce n'était plus ce que je voulais faire. Qu'il y avait des gens qui avaient plus besoin de mon enseignement que des fleuristes qui connaissent déjà le travail», dit-elle.

En plus d'enseigner derrière les sept portes cadenassées de la prison de Burnaby, June Strandberg y a ouvert une boutique d'excellente réputation d'où travaillaient les prisonnières. De 1991 à 2003, elles y ont organisé plus de 1600 mariages. «Mes étudiantes ont même gagné des concours mondiaux de design floral sans même sortir des murs de la prison», se souvient la propriétaire.

Depuis la fermeture du centre correctionnel en 2004, la septuagénaire poursuit sa mission. Elle donne toujours ses cours à des groupes féminins hybrides composés d'employées de compagnies d'assurances qui tentent de réorienter leur carrière et d'ex-toxicomanes qui cherchent à prendre leur destinée en main.

Pour les Jeux olympiques,

18 de ces femmes sont attablées à la confection des bouquets que tiennent les athlètes médaillés et dont les images font le tour du monde. «Elles sont très reconnaissantes de faire partie des JO. Quand on sait toutes les épreuves qu'elles ont traversées au fil des années, c'est la chance d'une vie», confie leur enseignante, tout aussi excitée par le contrat.

Le COVAN a sélectionné un bouquet à l'image de Vancouver, conçu à partir de baies de millepertuis et de chrysanthèmes-araignées, vert d'un bout à l'autre. Il est le 23e prototype dont l'équipe de June et Margitta a accouché au bout d'un travail rendu difficile par les multiples contraintes du comité organisateur. Si le bouquet n'est pas 100 % made in B.C. comme elles l'auraient voulu, vu les circonstances, le duo se dit fort satisfait. «C'est un fort joli bouquet», conclut June Strandberg, après un long moment de réflexion qui fait crouler de rire Margitta.

«On sait bien. Elle n'a pas le choix de dire ça!»