Glisse et compte

Steves Léonard pratique le hockey sur luge depuis bientôt 20 ans, après qu’un accident de VTT l’eut rendu paraplégique. Il mène ce week-end les Dragons de Repentigny dans un tournoi qui a lieu à l’aréna Michel-Normandin de Montréal dans le
Photo: Jacques Nadeau Steves Léonard pratique le hockey sur luge depuis bientôt 20 ans, après qu’un accident de VTT l’eut rendu paraplégique. Il mène ce week-end les Dragons de Repentigny dans un tournoi qui a lieu à l’aréna Michel-Normandin de Montréal dans le

C'est une histoire abracadabrante, sans bon sens. Qui commence par une journée de 1989 lorsqu'en compagnie de copains, Steves Léonard décide de faire connaissance avec la pratique du véhicule tout-terrain.

«J'ai 17 ans, et je n'ai peur de rien, se souvient-il. Je démarre lentement, mais au bout de 30 secondes, je me dis: "Hé, je la contrôle cette machine." J'accélère.» Une demi-minute plus tard, il arrive dans une courbe. En néophyte, il la négocie mal. Le trois-roues se met à déraper et s'en va dans le décor. Léonard en est éjecté. Son dos atterrit sur une roche, puis l'engin lui retombe dessus.

Tout de suite, il a conscience de la gravité de la situation: il ne sent plus ses jambes.

Ses amis arrivent à la rescousse. Il leur fait part de son état. Ils croient à une blague. «Ç'aurait en effet été mon genre de faire ce genre de coup. Mais j'ai dit à un des gars: "Monte mes sweat pants et arrache-moi le poil des jambes." Il l'a fait. Je n'ai eu aucune réaction. Ils sont allés appeler une ambulance», raconte-t-il.

La stupeur passée, en chemin vers l'hôpital, il a une drôle de pensée. «Depuis quelque temps, je voulais interrompre provisoirement mes études et prendre une année sabbatique», dit-il, un projet auquel ses parents s'opposaient. «J'ai songé que j'avais maintenant une sacrée bonne raison de le faire.»

Deux jours après, le verdict du médecin tombe comme une tonne de briques. La moelle épinière a été endommagée à la hauteur des vertèbres dorsales. Il est paralysé du milieu du ventre jusqu'au bout des pieds. Il ne marchera plus jamais. Il devra au soutien indéfectible de ses parents de reprendre le moral et d'avoir le courage d'entamer une nouvelle vie.

Quelques mois plus tard, alors qu'il termine sa réadaptation, Steves Léonard, qui jouait au hockey avant son accident, apprend de deux proches amis d'enfance, Pierre Mainville et Rodrigue Gilbert, qu'il existe une équipe de hockey sur luge dans son patelin de Saint-Jérôme. Dubitatif au début, il décide quand même de tenter l'expérience. «J'ai tout de suite adoré», commente-t-il aujourd'hui. À tel point qu'il pratique ce sport depuis bientôt 20 ans, et qu'il agit comme joueur-gérant des Dragons de Repentigny, qui prennent part ce week-end à un tournoi présenté à l'aréna Michel-Normandin de Montréal dans le cadre du 26e Défi sportif. C'est la première fois que le Défi présente du hockey sur luge.

Le hockey sur luge possède à peu près les mêmes règles que le hockey traditionnel. Les joueurs sont attachés à un traîneau en aluminium muni de deux lames de patins. Ils manient la rondelle avec deux bâtons de 85 centimètres à l'extrémité desquels se trouvent des pics qui permettent de mordre dans la glace et de se propulser.

«C'est un sport très exigeant, pas facile à apprendre, dit Jonathan Plante, coéquipier de Léonard. En raison de ma paralysie, je ne contrôle pas les muscles du bassin. L'équilibre est très difficile à maintenir. Quand j'ai commencé, j'ai passé le premier mois sur le côté. Le premier mois, tu ne peux pas aimer ça.»

Plante, 28 ans, était travailleur de la construction et se trouvait sur le chantier d'une maison lorsque, il y a deux ans, il a fait une chute de deux étages. Lui aussi s'est retrouvé paraplégique. Et c'est après avoir rencontré Pierre Mainville lors d'un événement sportif bénéfice qu'il s'est mis au hockey sur luge.

Car bien qu'ayant l'usage de leurs jambes, Mainville et Gilbert s'étaient laissé convaincre par Léonard de pratiquer le hockey sur luge, ce qu'ils faisaient régulièrement. Jusqu'à ce que l'histoire sans bon sens trouve son tragique dénouement. Un soir de juin 2001, Mainville est l'un des quatre passagers d'une voiture conduite par l'amie d'un proche. Ils circulent sur l'autoroute Métropolitaine lorsqu'ils sont pris en chasse par l'ex-conjoint de la conductrice. L'auto de ce dernier arrive à leur hauteur, et il se met à décharger son arme à feu sur leur véhicule. Il tue la femme, et Pierre Mainville est atteint d'une balle dans le dos.

Et il devient paraplégique. «Rodrigue nous a par la suite dit: "J'attends mon tour"», dit Steves Léonard en souriant.

La blessure amène cependant Mainville à délaisser le hockey sur luge. Il ne contrôle plus ses muscles abdominaux et n'arrive pas à garder son équilibre. «De toute manière, j'étais meilleur dans les sports individuels», dit-il. Aussi décide-t-il d'embrasser l'escrime en fauteuil roulant. Il y devient tellement bon qu'il participe aux Jeux paralympiques de Pékin en 2008 et dispute en fin de semaine la Coupe du monde de la discipline, elle aussi présentée dans le cadre du Défi sportif, cette fois au Centre Claude-Robillard. «Et j'ai décidé de me remettre au hockey sur luge», ajoute-t-il.

Selon ceux qui y jouent, le hockey sur luge n'a rien à envier au hockey sur patins en ce qui concerne la rapidité, l'intensité au jeu et la robustesse. «Quand quelqu'un te fait un sale coup, c'est comme dans le vrai hockey, dit Léonard. Tu prends son numéro et, plus tard dans le match, tu l'attends le long de la bande et tu le gèles.»

Il n'y a qu'une quarantaine de joueurs réguliers de hockey sur luge au Québec, alors que le sport connaît une grande popularité en Ontario. Mais les joueurs apprécient la camaraderie que la pratique du sport suscite. «J'adore l'ambiance, dit Jonathan Plante. J'ai retrouvé l'esprit de la ligue de bière» dans laquelle il jouait avant son accident. Léonard, lui, évoque le plaisir des longs voyages en groupe pour aller affronter les grosses équipes ontariennes.

Et il conclut en racontant une blague de sport pour handicapés.

«Il nous arrive de sortir d'un aréna et de croiser des joueurs sur leurs deux jambes qui y arrivent. Ils nous jettent des regards curieux, nous voient tous amochés, en fauteuil roulant, amputés. On leur dit: "Ouais, ç'a brassé en tab..."»

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