Le rugby qui fait bang!

En possession du ballon et sous le regard de ses coéquipiers Jonathan Coogan et Josie Pearson, Jason Roberts tente de s’extirper d’une mêlée lors d’une séance d’entraînement de l’équipe britannique de rugby en fauteuil roulant GB All-Star
Photo: Jacques Nadeau En possession du ballon et sous le regard de ses coéquipiers Jonathan Coogan et Josie Pearson, Jason Roberts tente de s’extirper d’une mêlée lors d’une séance d’entraînement de l’équipe britannique de rugby en fauteuil roulant GB All-Star

Ce bruit sec qu'on entend de proche en proche, bang!, bang!, c'est celui de fauteuils roulants qui s'entrechoquent. Ou plutôt, qui se rentrent dedans, et pas à peu près. Il ne s'agit que d'une séance d'entraînement, mais les porte-couleurs de la formation britannique GB All-Stars y mettent toute la gomme. Si un sale coup de la vie les a diminués physiquement, ils n'en montrent rien sur le parquet, où ils se déchaînent et se livrent à des prouesses étonnantes. Pour arriver à les suivre ne serait-ce que 15 secondes, il faudrait se lever pas mal de bonne heure.

Bienvenue dans l'univers insolite du rugby en fauteuil roulant, une discipline spectaculaire et, à vrai dire, un peu démente à première vue. Un sport qu'on peut admirer dans toute sa vigueur et dans tout l'enthousiasme que les athlètes qui le pratiquent manifestent à l'occasion d'un tournoi qui démarre ce soir et se poursuit jusqu'à dimanche dans le cadre du 26e Défi sportif au centre Claude-Robillard de Montréal. «Un sport qui me force à me pousser au maximum», dit Jonathan Coggan, de Londres, capitaine des GB All-Stars.

Aujourd'hui âgé de 26 ans, Coggan en avait 16 lorsque le sort l'a frappé: accident d'automobile. Sa moelle épinière a été irrémédiablement touchée. Résultat: paralysie totale du haut du torse jusqu'au bout des pieds, et contrôle partiel des mouvements de ses bras et de ses mains. Comme bien des joueurs, il a appris l'existence du rugby en fauteuil roulant en côtoyant d'autres tétraplégiques au centre de réadaptation où il séjournait. Il s'est prêté au jeu, s'en est immédiatement entiché et n'a plus jamais regardé derrière. «J'étais un sportif avant mon accident, je jouais au soccer. Je voulais continuer. J'ai décidé que je serais aussi un sportif après», raconte-t-il en enfilant lentement ses gants. Il peut à peine bouger les doigts.

Le rugby en fauteuil roulant, aussi appelé «quad rugby» (pour quadriplegia), est né en 1977 de l'initiative de cinq athlètes de Winnipeg qui, eux-mêmes paralysés partiellement des bras, ne pouvaient pratiquer à égalité avec les autres le basketball en fauteuil roulant, principal sport pour personnes handicapées à l'époque. Sport de démonstration aux Jeux paralympiques d'Atlanta en 1996, il est entré à part entière au programme de compétitions à Sydney, en 2000. Il se joue sur un court de basket, avec un ballon de volleyball, et l'objectif, comme au vrai rugby, consiste à franchir la ligne de but adverse en possession du ballon. Les équipes sont habituellement formées d'une douzaine de joueurs, dont quatre se trouvent en tout temps sur le terrain. Chacun des joueurs reçoit une cote de jeu en fonction de la sévérité de son handicap: ça va de 0,5 pour les plus touchés à 3,5 pour ceux qui ont le meilleur, mais jamais total, contrôle de leurs membres supérieurs, et une équipe ne peut avoir plus de huit points en même temps sur le court; Coggan, par exemple, est un 0,5. Dans un match, on dispute quatre quarts de huit minutes chacun.

Les contacts corps à corps sont interdits, mais les collisions fauteuil contre fauteuil sont, elles, non seulement autorisées, mais encouragées. Elles font même partie intégrante de la stratégie. D'ailleurs, les inventeurs du rugby en fauteuil roulant ne s'étaient pas trompés quant à la nature, comment dire, énergique de la discipline: ils l'avaient baptisée «murderball». Le même genre d'humour que celui des joueurs qui, avant leur séance d'exercice, blaguent au sujet de leur «quad belly»: les muscles du ventre s'atrophiant, celui-ci a tendance à s'affaisser.

«Ce sport a sauvé ma vie», dit Paul Shaw, joueur-entraîneur des GB All-Stars et doyen du groupe qu'il a organisé. Shaw, 37 ans, en avait 20 lorsque lui aussi a été victime d'un accident de la route. Lui aussi, paralysie totale du torse jusqu'en bas et usage incomplet des bras. «Je le pratique pour les amis qu'on s'y fait, mais aussi parce que c'est un sport rapide, et un sport dur», souligne-t-il.

Tout le contraire, en fait, de l'image qu'on se fait souvent de la personne confinée à un fauteuil roulant. «Les gens ont beaucoup d'idées préconçues», dit Josie Pearson, joueuse des GB All-Stars — car oui, aussi rude soit-il, le rugby en fauteuil roulant est une discipline mixte. «Mais c'est du sport d'élite qu'on pratique ici.» En 2003, à 17 ans, elle aussi a subi un accident de voiture qui l'a laissée paralysée comme ses coéquipiers (elle est un 1,5, mais descend à 1 du fait qu'elle est une femme). En plus, son copain, qui était au volant, en est mort.

«J'étais endeuillée, et j'étais dévastée, mais en même temps, je me disais que j'étais en vie. Ma vie n'était pas terminée, et il fallait que j'en fasse quelque chose», raconte-t-elle. Elle ne pourrait plus faire d'équitation, sa passion d'avant la tragédie? Le rugby allait être ce quelque chose.

Le bon vieux temps

La délégation britannique de rugby au Défi sportif compte sept joueurs et trois accompagnateurs, qui restent sur la touche pour changer les roues, gonfler les pneus, remplir les bouteilles d'eau. Tous les joueurs ont été blessés dans un accident d'automobile. Tous jouent dans la ligue nationale qu'ils ont là-bas. Cinq d'entre eux sont des athlètes à temps plein, qui arrivent à joindre les deux bouts avec leur pension d'invalidité, des subventions de UK Sport et des commandites ici et là. Cinq aussi ont participé aux Jeux paralympiques de Pékin l'an dernier, où le Royaume-Uni a décroché la quatrième place. Tous ont payé personnellement les frais du voyage et de leur séjour à Montréal. Dans le tournoi, les GB All-Stars affronteront l'Impact (quel nom approprié) du Québec, les Silent Lambs de Suisse et le New Zeland Low Point Rugby. «Et ils s'appellent "All-Stars", avertit Paul Shaw, parce qu'ils sont les meilleurs.»

Et fait à noter: aucun ne montre la moindre amertume, n'évoque le moindre regret, ne pose le moindre «pourquoi moi?». Et la question qu'ils semblent trouver la plus bizarre est: vous ne croyez pas que c'est dangereux, vous n'avez pas peur de vous blesser encore plus gravement?

Non plus que Jean Allard, qui se remémore ses belles années avec l'équipe du Québec qui a remporté cinq championnats canadiens dans les années 1980, quand le murderball était encore plus «murder» qu'aujourd'hui. En 1977, à 19 ans, Allard devient tétraplégique lorsque sa tête heurte le fond d'une piscine à la suite d'un plongeon qu'il qualifie de «trop bien réussi». (Chanceux dans sa malchance, il rencontrera la femme de sa vie au centre de réadaptation où elle fait du bénévolat.) Un concours de circonstances lui fait découvrir le rugby en fauteuil roulant, qu'il pratiquera avec tant de ferveur qu'il l'appelle «ma cure de jouvence», jusqu'à ce que, en 1987, une scoliose, déviation de la colonne vertébrale, attribuable entre autres au mouvement répétitif de se pencher pour saisir le ballon, ne le mette définitivement au rancart.

Aujourd'hui, les fauteuils sont de petites merveilles de haute technologie — prix unitaire: 8000 $ —, munis notamment de pare-chocs, et les joueurs sont bien sanglés de manière à éviter d'être éjectés du fauteuil lorsque celui-ci est renversé par un impact violent. Dans le temps, rappelle Jean Allard, le diamant était un peu moins poli. «On utilisait pratiquement des chaises roulantes d'hôpital, qu'on faisait modifier par un soudeur. À un moment donné, lors d'une collision, je me suis fait arracher deux ongles d'orteil. Quand on allait jouer ailleurs au Canada, l'équipe du Québec, on nous appelait "les Bûcherons" parce qu'on jouait avec des bottes de construction à caps d'acier...»

Sur le court, les GB All-Stars poursuivent leur entraînement. Ils roulent à une vitesse sidérante, font des virages serrés, exécutent des mêlées, pratiquent les passes et les dribles. Et ils se rentrent dedans, bonté qu'ils se rentrent dedans. Ils sont dans leur univers, hors du monde où trop fréquemment, on voit leur fauteuil avant de les voir eux.

Tout de suite, on songe à un mot: courage. Ann Burns, accompagnatrice de l'équipe et membre de Paralympics GB, n'est pas d'accord. «Ils ne pensent pas que ce qu'ils font a quoi que ce soit d'extraordinaire, dit-elle. Ils ne font pas preuve de courage. Ils expriment simplement leur liberté.»

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