Plutôt rentable, le Canadien?

Photo: Jacques Nadeau

L'entreprise ou le groupe d'entreprises ou le groupe de gens d'affaires qui remportera l'enchère censée commencer aujourd'hui relativement à la vente du Canadien de Montréal mettra la main sur, en plus d'une institution adulée, une authentique machine à faire de l'argent. Mais il devra y mettre le prix. On est un peu loin de la situation qui prévalait il y a huit ans.

Le 31 janvier 2001, quand il se présente devant un parterre de journalistes chevronnés dans ce qui était le Centre Molson pour annoncer qu'un Américain vient de faire l'acquisition de 80,1 % du plus célèbre club de hockey au monde et de son lucratif domicile, George Gillett plonge en eaux troubles. Sur la glace, le Canadien traverse le trente-sixième dessous et s'apprête à rater ce printemps-là les séries éliminatoires pour la troisième fois de suite. La Ligue nationale est aux prises avec une spirale d'inflation des salaires des joueurs hors de contrôle. Et s'il a pu compter sur la lourdeur de sa devise — à ce moment, le dollar canadien vaut 0,67 $US — pour se donner un avantage par rapport à de quelconques investisseurs locaux, il sait en revanche que désormais, ses revenus seront en dollars canadiens alors que sa masse salariale le sera en américains.

Enthousiaste à tous égards quant à son nouveau bébé, George Gillett ne marque une hésitation, lors de cette rencontre, que lorsqu'on lui demande s'il aura les reins financiers assez solides pour investir tout le fric nécessaire dans l'équipe afin de la garder compétitive (son bilan, notons-le, contient une faillite). Le plafond salarial n'est à l'époque qu'un voeu pieux des propriétaires alors que sévit une convention collective qu'ils ont signée mais qui leur est carrément désastreuse. Et s'il a obtenu quatre cinquièmes du Canadien et le Centre Molson pour 275 millions de dollars, ce n'est qu'à la faveur d'un prêt de 140 millions de dollars de la part de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Lui-même n'allonge que 50 millions de dollars pour le club.

À ce sujet, Québec a donné à entendre hier que l'État serait disposé à avancer des fonds aux nouveaux propriétaires s'il s'agit de Québécois, soit par l'intermédiaire de la Caisse de dépôt soit par celui de la Société générale de financement. «Je souhaite qu'on ne soit pas actionnaires, mais s'il y a besoin d'un prêt temporaire modeste — il faut que les gens qui l'achètent mettent leur argent —, alors on sera là», a déclaré le ministre du Développement économique, Raymond Bachand.

«Je souhaite profondément, a enchaîné M. Bachand, que ce soient des intérêts québécois qui prennent charge [de l'équipe]. La directive que j'ai donnée à nos gens, c'est que si l'État joue un rôle en complément de prêt, c'est que ce rôle-là soit joué pour tous les groupes québécois intéressés et de ne pas choisir un par rapport à l'autre.»

De son côté, la ministre du Loisir et du Sport, Michelle Courchesne, n'a pas voulu commenter une intervention possible de la Caisse, mais elle a corroboré les dires de son collègue quant à la provenance des futurs proprios. «C'est évident que, en cette année du centenaire du Canadien, ce soient des intérêts québécois, je suis certaine que la population s'en réjouirait», a-t-elle dit.

Sous le règne de George Gillett, donc, les choses se sont grandement améliorées pour le Canadien — sinon pour l'homme lui-même, qui a procédé à quelques transactions risquées tel l'achat de la moitié du club de soccer FC Liverpool —, même si la coupe Stanley est demeurée un rêve très improbable. Le lock-out de la saison 2004-05 a permis l'établissement d'un plafond salarial et un meilleur contrôle des coûts, et a contribué à faire constater aux amateurs à quel point le hockey était important pour eux. Le départ des Expos a fait du Tricolore le seul représentant d'un des circuits majeurs sportifs nord-américains à Montréal. Une stratégie de marketing d'enfer a contribué à doter la «marque Canadien» d'un prestige encore plus grand. Le Centre Bell est bondé à chaque match, et la vente de produits dérivés portant le CH atteint des sommets. Les plus jeunes s'entichent de l'équipe, bien que dans la plupart des cas ils ne l'aient jamais vue se rendre même jusqu'en demi-finale. L'engouement quasi hystérique qui s'est emparé de la ville le printemps dernier donne la mesure du phénomène.

Résultat: selon les données dévoilées mardi par Radio-Canada, le Canadien de Montréal avait engrangé des profits inférieurs à quatre millions de dollars en 2002. Ceux-ci auraient été de l'ordre de 55 millions de dollars l'an dernier.

Autre résultat: il y a quelques mois, le magazine financier Forbes établissait la valeur du Canadien à plus de 400 millions de dollars. Son acquisition ne sera pas gratuite.

Non plus que celle du Centre Bell, l'un des amphithéâtres les plus achalandés en Amérique du Nord et dans le monde et un investissement extrêmement rentable.

Bien entendu, la transaction soulève plusieurs interrogations. George Gillett a-t-il le devoir moral de céder ses actifs à des acheteurs locaux? Pourrait-il se priver d'accepter la meilleure offre si celle-ci venait de l'étranger? On aimerait bien croire que oui, mais qui sait?

Une propriété québécoise du Canadien aurait-elle pour effet de modifier en profondeur le visage sportif de l'équipe? On aimerait bien croire que oui, et que la sempiternelle question du repêchage de joueurs québécois serait abordée différemment. En tout cas, si la vente est conclue rapidement, les nouveaux propriétaires auront tout loisir de façonner une formation comme ils l'entendent puisque 11 porte-couleurs du club auront accès à l'autonomie, avec ou sans restriction, cet été.

Et tout cela alors que le principal intéressé n'a pas encore annoncé officiellement, en public, que le Canadien de Montréal était sur le marché...

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avec La Presse canadienne

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