La glace, mais aussi le show

Photo: Agence Reuters

Le club de hockey, le Centre Bell, le promoteur de spectacles: il y a trois entités à considérer dans la vente que projette le propriétaire du Canadien, le Groupe Gillett. Chacun des éléments s'avère très profitable et l'ensemble va certainement attirer les propositions pour tirer avantage des stars de la glace et de la scène.

Il n'y a pas que les Canadiens de Montréal à vendre: le futur propriétaire du club pourrait aussi mettre la patte sur le Groupe Spectacles Gillett (GSG), un des plus gros promoteurs de spectacles au monde. Le GSG, c'est une partie essentielle de la forêt économique cachée par l'arbre au CH.

La compagnie demeure la gestionnaire exclusive des spectacles du Centre Bell, qui se trouve en tête de liste des amphithéâtres les plus fréquentés au Canada et en 5e position sur l'échiquier mondial. GSG y présente à la queue leu leu les vedettes internationales, comme ce sera le cas avec le retour de Britney Spears en mai et l'arrivée de No Doubt en juin.

Le Groupe s'active aussi ailleurs à Montréal et au Québec, jusqu'au Vermont, par exemple en présentant Cold Play et les Beastie Boys en août au parc Jean-Drapeau. Le Groupe remplit le Metropolis de la métropole et occupait le Spectrum voisin avant sa démolition. Bon an mal an, il présente environ 300 spectacles totalisant des milliers de représentations.

En plus, GSG produit directement des shows québécois, ceux de Marie-Chantal Toupin ou de Grégory Charles par exemple, et la prochaine tournée du spectacle de la promotion 2009 de Star Académie. Ces productions s'avèrent évidemment beaucoup plus rentables pour le Groupe que celles produites par d'autres promoteurs.

Groupe Spectacles Gillett a également un label et une maison de gérance d'artistes. L'album J't'aime tout court du premier artiste représenté par la maison, Nicola Ciccone, se serait vendu à près de 100 000 exemplaires.

Trois entités

En fait, comme l'explique le professeur Bruno Delorme de l'Université Concordia, il y a trois entités potentielles en jeu dans cette vente: le club de hockey comme tel; le Centre Bell et ses multiples boutiques; et la compagnie de production de spectacles. Chacune a sa valeur propre, mais la combinaison des trois s'avère autrement supérieure à la somme de ses précieuses parties.

«Souvent les propriétaires d'une équipe sportive et d'un aréna créent des entités différentes, explique le professeur, spécialisé en économie du sport. Au fil des années, ces propriétaires finissent par se lamenter que le club ne fait pas d'argent. C'est en considérant l'ensemble des entités qu'on obtient un juste portrait de la réalité.»

Dans le présent cas montréalais, chacune des sections s'avère profitable. Le club remplit l'aréna au maximum (20 000 places et 136 loges commerciales) à chacun des matchs. La passion n'a à vrai dire jamais été aussi forte depuis des années.

«Le Groupe Gillett a très bien géré l'équipe, dit le professeur Delorme. Il a maximisé le rendement. L'aréna affiche complet tous les soirs. La boutique de souvenirs a dû déménager faute d'espace. Les Briques du centenaire [des pièces commémoratives à plus de 175 $ chacune des plus petites] ont été tellement populaires qu'il y aura une deuxième phase d'émission. Pour ce propriétaire, la valeur a atteint son apogée et il est temps de vendre.»

En plus, le Canadien ne partage pas son centre sportif avec d'autres équipes sportives professionnelles, ce qui laisse l'espace libre pour toutes les formes de divertissement que ne se prive pas d'inviter le Groupe Spectacles Gillett. Et chaque fois la bière se vend un tout petit peu moins de 10 $...

La famille Gillett possède un large éventail d'entreprises par l'entremise de la société de portefeuille Booth Creek Management Corp. Outre le Canadien, le Centre Bell et le Groupe Spectacles Gillett, elle dirige la firme de gestion de centres de ski Booth Creek Ski Holdings, des producteurs et distributeurs de produits alimentaires, un réseau de concessionnaires automobiles, le club de soccer anglais Liverpool FC et l'équipe de Nascar Richard Petty Motorsports.

BMO Marché des capitaux, mandaté pour évaluer l'avenir du club et du Centre, a identifié une cinquantaine d'acheteurs potentiels, dont la Caisse de dépôt et placement, le groupe Aldo et le fonds américain Spectrum Equity sont du nombre. Ils ont jusqu'à 17h aujourd'hui pour se manifester concrètement.

Une dizaine de grosses huiles auraient signé un accord de confidentialité pour pouvoir étudier le dossier de la compagnie. Quebecor, René Angélil, Guy Laliberté, la famille Molson et Joey Saputo figurent au nombre de ces prétendants hors normes. L'ancien joueur Serge Savard, devenu un homme d'affaires prospère, a ouvertement déclaré son intérêt à se porter acquéreur de son ancien club.

Le professeur Delorme mentionne alors que tous les acheteurs potentiels ne seront pas nécessairement intéressés par le grand tout tripartite. «L'intérêt est lié au type d'acheteur, dit-il. Guy Laliberté, propriétaire du Cirque du Soleil, pourrait vouloir tout conserver pour reproduire un modèle qui a fait ses preuves à Philadelphie ou Los Angeles, là où l'aréna devient une composante d'un système de divertissement total. Par contre, Serge Savard ne pourrait désirer que le club, quoique... C'est un type d'acheteur passionné d'abord et avant tout par le hockey.»

L'acquisition pourrait être encore plus tentante pour l'empire Quebecor. L'entreprise pourrait alors reproduire le modèle testé avec profit autour de Star Académie, une production culturelle formatée et déclinée à l'infini dans les multiples embranchements médiatico-commerciaux.

«Imaginez la combinaison avec Vidéotron, note finalement le professeur Bruno Delorme. L'amateur pourrait regarder le match ou recevoir des informations sur l'équipe directement sur son cellulaire. Le Canadien serait du contenu intéressant pour les diverses plateformes du groupe.»

Encore faut-il que la vente lie le tout. Pour l'instant, le porte-parole du club se contente de répéter au Devoir la même réponse officielle et laconique: «BMO est mandatée pour évaluer la situation, le processus suit son cours et ce processus est confidentiel», dit Donald Beauchamp, vice-président des Canadiens de Montréal. Point à la ligne.

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