Super Bowl XLIII - Le désert de l'Arizona

Kurt Warner
Photo: Agence France-Presse (photo) Kurt Warner

S'il existe un dictionnaire du football américain, et si celui-ci contient des images, impossible qu'on ne trouve pas, accompagnant l'entrée «résilience», une photo format géant de Kurt Warner.

Le merveilleux monde du sportª regorge d'histoires à dormir debout, raison notamment pour laquelle il est merveilleux, mais l'improbable parcours de cet homme-là ne s'invente juste pas. Mille fois sorti de nulle part, il a confondu les experts. Ses propres patrons ont été nombreux à perdre foi en lui. Mais il a constamment rebondi et demain soir, Warner tentera de créer la surprise totale en remportant le XLIIIe match du Super Bowl aux commandes des Cardinals de l'Arizona. S'il y parvient, il deviendra le premier quart-arrière partant de l'histoire de la Ligue nationale de football à gagner le match ultime avec deux équipes différentes.

Sorti de nulle part? Après son séjour à l'université Northern Iowa, personne n'avait cru bon repêcher Kurt Warner. En 1994, les Packers de Green Bay l'avaient invité à leur camp d'entraînement, mais libéré peu après. Faute d'emploi, il était retourné à son alma mater comme entraîneur adjoint, puis s'était tourné vers l'arena football. Comme les millionnaires ne courent pas les rues au foot intérieur, il arrondissait ses fins de mois en travaillant comme préposé de nuit dans un supermarché de Cedar Falls, en Iowa.

L'appel qu'il n'attendait plus survient en 1998. Les Rams de St. Louis lui font signer un contrat et l'assignent aux Admirals d'Amsterdam de la NFL Europe, un circuit printanier. Plus tard cette même année, il rejoint les Rams, mais la place étant occupée par Trent Green, Warner doit se contenter du rôle de quart-arrière substitut et il ne participe qu'à un seul match.

Peut-être aurait-il été réserviste toute sa vie si le sort ne lui avait souri. Pendant l'avant-saison 1999, Green se blesse, et à 27 ans, Warner obtient enfin sa première chance. Il ne la ratera pas: 4353 verges de gains, 41 passes de touché, il reçoit le titre de joueur par excellence de la NFL et conduit les siens à la victoire au Super Bowl XXXIV. Menée par Warner, le demi Marshall Faulk et les ailiers Isaac Bruce et Torry Holt, l'attaque des Rams, qui deviendra la seule de tous les temps à marquer au moins 500 points dans chacune de trois saisons consécutives, est si spectaculaire qu'elle hérite du surnom de The Greatest Show on Turf.

Mais après quelques blessures et une baisse de rendement, les Rams libèrent Warner en 2004. Il signe aussitôt avec les Giants de New York, mais il perd son poste de partant au bout de seulement neuf matchs, au profit d'un jeune loup du nom d'Eli Manning. À la fin de la saison, les Giants ne le retiennent pas.

Engagé par l'Arizona, Warner a vécu le même genre de montagnes russes. Tantôt partant, tantôt recalé, tantôt partageant la tâche. En 2006, les Cards lui ont envoyé un beau témoignage de confiance en repêchant au premier tour un autre quart-arrière, Matt Leinart, la sensation de l'université Southern California. C'est Leinart qui devait tenir le fort en 2008. Au camp, Kurt Warner s'est arrangé pour que les choses en aillent autrement. Le voilà de nouveau, au moment où on s'y attendait le moins, au Super Bowl.

Le grand désert

S'il existe un dictionnaire du football américain, et si celui-ci contient des images, impossible qu'on ne trouve pas, accompagnant l'entrée «médiocrité», un logo format géant des Cardinals de l'Arizona.

La plus ancienne franchise de la NFL, qui a séjourné à Chicago avant de prendre le chemin de St. Louis en 1960 puis de Phoenix en 1988, a remporté son dernier championnat en 1947, soit près de deux décennies avant la naissance du Super Bowl. Depuis, en une interminable traversée du proverbial désert, elle n'avait avant la présente saison gagné qu'un seul match éliminatoire. La futilité des formations qui se sont succédé au fil des ans était devenue légendaire.

Même les à-côtés étaient loufoques. Ed Cunningham, un centre des Cards dans les années 1990, illustrait dans Sports Illustrated le statut des joueurs dans la communauté. «J'avais l'habitude d'aller dans un bar à Scottsdale, raconte-t-il, et s'il y avait une longue file d'attente à l'extérieur, j'allais à la porte et je disais que je jouais pour les Cardinals. On m'indiquait aussitôt de retourner à l'arrière de la file.» En 1985, l'entraîneur-chef Jim Hanifan s'est fait signifier son congédiement par un changement de la serrure de la porte de son bureau à la mi-temps d'un match à domicile. En 2001, le botteur de précision Bill Gramatica s'est infligé une déchirure d'un ligament du genou en célébrant un placement réussi. La liste s'étend à l'infini.

Aussi personne ou presque ne donnait un vieux sou noir des chances des Cards en séries lorsque 2009 s'est pointé. Certes, ils avaient remporté le titre de leur division, l'Ouest de l'Association nationale, mais il s'agit bien là de la plus faible section de la ligue, l'Arizona y concourant contre les trois S for Sorry — Seattle, San Francisco et St. Louis. Et même là, ils avaient, après un bon départ de sept victoires et trois défaites, montré des signes d'effondrement avec un dossier 2-4 pour terminer la saison et des revers sévères de 48-20, 35-14 et 47-7. Ils étaient de la vraie saison, mais ils y arrivaient sur les talons.

Puis, comme un lutteur qui vient d'encaisser une raclée et reprend inexplicablement le dessus, ils se sont relevés. Trois fois négligés, dont deux fois à domicile, ils ont écarté Atlanta, la Caroline et Philadelphie. Ce faisant, Warner a trouvé son receveur de passes étoile Larry Fitzgerald, qui a carrément démoli les tertiaires adverses et s'est révélé comme l'un des joueurs non seulement les plus talentueux mais les plus spectaculaires de la NFL: 23 attrapés pour 419 verges et cinq touchés. Du jour au lendemain, le traîne-savante a pris des allures de champion.

Demain soir à Tampa, les Cards seront encore négligés, par 7 points, face aux Steelers de Pittsburgh. Et la tâche ne sera pas particulièrement aisée pour Warner et ses comparses. Les Steelers, gagnants du Super Bowl il y a trois ans, sont d'une solide trempe et présentent une unité défensive impressionnante, qui pourrait bien passer le match dans le visage du quart-arrière. Et eux possèdent une tradition gagnante, remontant aux années 1970. S'ils gagnent, il s'agira de leur sixième titre, ce qu'aucune autre équipe ne revendique; Pittsburgh, Dallas et San Francisco sont présentement à égalité avec cinq chacun.

Il était approprié, vu leur environnement, que les Cards aient à vivre longuement dans le désert. Mais une victoire demain changerait tout cela. Et compte tenu de leur brusque réveil, le titre du film racontant l'épisode serait déjà tout trouvé: Raising Arizona.

À voir en vidéo