La légende des canots de glace

Les courses de canot de glace du Carnaval de Québec auront lieu les 6 et 8 février.
Photo: Agence Reuters Les courses de canot de glace du Carnaval de Québec auront lieu les 6 et 8 février.

Oubliez Bonhomme, les duchesses et le château, la grande figure légendaire du Carnaval de Québec, qui s'ouvre ce soir, est aux yeux de plusieurs... un canot! À tel point que la ville de Québec veut faire reconnaître la tradition des canots de glace par l'UNESCO.

Montmagny — Avec trois comparses, François Lachance se prépare à démouler l'un des canots qui fera la périlleuse course de Québec-Lévis la semaine prochaine. «Le canot, c'est dans la glace que ça se passe!» lance-t-il. À côté de nous, un représentant de la Ville de Québec prend des photos de ce moment de gloire. «On veut faire reconnaître par l'UNESCO le phénomène du canotage sur glace», lance-t-il, enthousiaste. «Vous savez, c'est unique au monde! J'ai voyagé partout dans les pays nordiques et je n'ai rien vu de pareil.»

Nous sommes à Montmagny, dans un petit hangar où ça sent fort la colle et la résine. Il a fallu une bonne semaine de travail et se lever au chant du coq pour que le bel ouvrage jaune de 28 pieds de long puisse finalement sortir de sa coquille. Âgé de 61 ans, François Lachance ne concourt plus depuis des années, mais deux de ses fils seront de la traversée. Quant au troisième, on lui doit un modèle de canot de glace conçu sur mesure pour secourir les accidentés sur le fleuve l'hiver. «Le défi de la traversée, c'est la nature, explique M. Lachance, c'est de prévenir le courant et le vent. Parce qu'à la marée baissante, si les vents viennent de l'est ou de l'ouest, les glaces sont bien différentes.» Historiquement, la course n'a jamais entraîné de décès, mais on a déjà vu des canots disparaître sous la banquise et les athlètes forcés de sauter sur la glace.

En matière de canot à glace, la famille Lachance est une véritable légende. Le grand-père et ses frères ont remporté les courses des douze premières années du Carnaval. «Ils étaient neuf garçons dans la famille. Alors, il y en avait toujours au moins cinq de disponibles pour faire la course.» À partir de 1975, François a été champion à son tour, effectuant des traversées à Québec, mais aussi à Trois-Rivières, à l'Île-aux-Coudres et même à Toronto, lieu d'une course épique. «On ne voyait rien. Ni ciel ni terre. On n'avait pas de boussole, juste le vent à côté de la joue pour garder notre cap.» Mais évidemment les gars s'en sont sortis, ils avaient l'habitude.

Parce qu'avant d'être un sport, le canot de glace se pratiquait par nécessité. Pendant cinq générations, la famille Lachance était la seule résidante de l'Île-aux-Canots (eh oui!), située dans un petit archipel, comprenant la Grosse-Île et l'Île-aux-Grues. «Mon grand-père courtisait sa femme en canot en glace, avec une voile. Faute de vent, c'était les rames. Sa vie s'est passée comme ça, vous savez!»

Ainsi, de nombreux champions de canot à glace étaient des insulaires qui avaient appris à composer avec les caprices du fleuve l'hiver. Les canots servaient traditionnellement à transporter les malades, les écoliers, les marchandises, etc. Une histoire qu'un jeune réalisateur de Québec, Yannick Savard, a entrepris de transposer dans un film. Ce dernier devrait sortir l'an prochain. «Dans ce film, j'ai voulu montrer que la canot de glace n'est pas né du Carnaval, même si l'événement a beaucoup contribué à en faire la promotion, explique-t-il. C'est une tradition qui remonte aux débuts de la colonie. Un sport unique, qui ne se pratique nulle part ailleurs dans le monde.»

Invité à participer étroitement au tournage, François Lachance a décidé d'en profiter pour refaire une beauté au vieux canot de chêne de son père, la légendaire embarcation, avec laquelle les frères Lachance ont connu tant de victoires. «Je vais te remonter ça. On va gratter la vieille peinture comme il faut. Les membrures sont bonnes, mais le fond, c'est un vrai panier percé», lance-t-il en rigolant.

Échoué dans l'entrepôt, près des nouveaux modèles en fibre de verre, le vieux canot à larges bords a l'air d'un squelette de baleine. M. Lachance soulève la vieille voile usée avec une sorte d'affection. «J'ai aimé ce sport, je l'aime encore et je voudrais que ça continue pour le jeunes. On dépense beaucoup d'énergie, mais il y a une fraternité là-dedans. On a besoin des ressources physiques de chacun. On va dire comme on dit: tu trimes dur, il faut que t'aies de la misère un petit peu!»

Il explique que son père avait 37 ans quand il a commencé les compétitions et qu'il en a aujourd'hui 87. «Ça a toutte fait des vieux, ces Lachance-là! C'est le plein air qui les a tenus. C'est pas ce qu'ils ont mangé: y mangeaient du porc frais avant d'aller se coucher!» Sur l'établi près de nous s'amoncellent mille outils, babioles et résidus de peinture. Discret, le soleil d'après-midi perce à travers la fenêtre. Un vieil imperméable de pêcheur est suspendu au plafond. François Lachance sourit. «Le fleuve, c'est ma vie.»

Les courses de canot de glace du Carnaval de Québec auront lieu les 6 et 8 février prochains. Elles seront précédées, demain, d'une autre course à l'Île-aux-Coudres, dans Charlevoix.

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