Histoires d'étoiles

Élu par le public, qui est appelé à choisir la formation partante des deux équipes au match des étoiles de la Ligue nationale de hockey depuis 1985, Carey Price sera l’un des trois gardiens à défendre le filet de l’association de l’Est demai
Photo: Agence Reuters Élu par le public, qui est appelé à choisir la formation partante des deux équipes au match des étoiles de la Ligue nationale de hockey depuis 1985, Carey Price sera l’un des trois gardiens à défendre le filet de l’association de l’Est demai

Tout a commencé par un drame. Ce soir-là du 12 décembre 1933, les Maple Leafs de Toronto rendent visite aux Bruins à Boston. À un moment donné, alors que les deux défenseurs vedettes pourchassent la rondelle en territoire du Toronto, King Clancy, des Leafs, fait trébucher son rival Eddie Shore. Lorsque Shore se relève, il se lance à la poursuite de Clancy, qui est cependant déjà loin. Aveuglé par la colère, il choisit de s'en prendre au premier Leaf qu'il trouve sur son chemin, en l'occurrence l'attaquant Irvine «Ace» Bailey. Il lui assène un violent coup de bâton par derrière. Bailey chute, et sa tête heurte violemment la glace. Il reste étendu, inconscient.

Ace Bailey est conduit à l'hôpital, où les médecins ne donnent pas cher de sa peau: double fracture du crâne et hémorragie. L'un d'eux va jusqu'à demander à la femme de Bailey l'autorisation de procéder à une opération particulièrement risquée. Un prêtre est appelé pour administrer au blessé les derniers sacrements. Une seconde opération se révèle nécessaire. Puis, dans les heures et les jours qui suivent, Bailey récupère miraculeusement. Il survivra — jusqu'en 1992, à l'âge de 88 ans, même —, mais il ne jouera plus jamais au hockey.

Dans les semaines qui suivent, les autorités de la Ligue nationale décident de présenter un match bénéfice dont les recettes — près de 21 000 $, finalement — seront versées à Bailey et à sa famille. Le 14 février 1934, au Maple Leaf Gardens de Toronto, l'équipe locale affronte une sélection des meilleurs joueurs des autres clubs de la ligue et l'emporte 7-3.

Ainsi eut lieu le tout premier match d'étoiles de l'histoire de la LNH. Il ne figure pas officiellement au palmarès parce que la tradition n'avait pas encore été formellement instituée, mais on y trouve bien le germe d'une idée qui allait se répandre. De nos jours, on a plutôt affaire à une vaste opération marketing, qui fait l'objet de critiques quant à son format, quant à son moment, quant à l'intérêt qu'elle suscite auprès des amateurs, mais cela n'empêchera pas la 57th All-Star Game d'être présentée à Montréal, demain, à l'occasion du centenaire du Canadien.

Avant ce match de 1934, Bailey avait d'ailleurs remis, au nom des Leafs, un trophée au président de la LNH Frank Calder. On proposait ainsi que le match des étoiles devienne un événement annuel destiné à venir en aide aux joueurs ayant subi des blessures graves. La suggestion ne fut pas immédiatement retenue. (Et en passant, Shore ayant été retenu au sein de la formation étoile, il était à Toronto ce soir-là, et Bailey est allé lui serrer la main. Tout fut bien qui finit bien.)

Deux autres tragédies devaient être à l'origine des matchs d'étoiles suivants. Le 8 mars 1937, le grand Howie Morenz, le numéro 7 du Canadien et le plus rapide patineur de son époque, meurt dans sa chambre de l'hôpital Saint-Luc cinq semaines après avoir subi une quadruple fracture à la jambe. Embolie pulmonaire ou infarctus, les sources ne concordent pas. Des funérailles sont tenues dans un Forum bondé, et en novembre de cette même année, l'amphithéâtre accueille en son honneur un match opposant des joueurs du Canadien et des Maroons de Montréal aux stars des autres équipes. Victoire de 6-5 des visiteurs.

Puis, à l'été 1939, Babe Siebert, un ancien défenseur qui venait tout juste d'être nommé entraîneur du Canadien, se noie dans le lac Huron avant même d'avoir pu diriger son premier match. Le 29 octobre, le CH s'incline 5-2 dans une rencontre face à une sélection d'étoiles qui permet d'amasser 15 000 $ pour la famille du disparu.

Les vrais matchs

Au sortir de la guerre, la Ligue nationale décide enfin de souscrire à l'idée d'Ace Bailey et de présenter une partie d'étoiles sur une base régulière. Formule retenue: le champion de la coupe Stanley de la saison précédente face à un assemblage de ce que le reste de la ligue a de mieux à offrir. La première des 56 vraies rencontres présentées à ce jour se déroule donc à Toronto le 13 octobre 1947 et les étoiles gagnent 4-3 dans une joute âprement disputée. En guise d'innovation, une baie vitrée remplace à cette occasion le traditionnel grillage derrière chacun des buts, une tendance qui finira bientôt par emporter tous les arénas bien qu'au début, plusieurs plaintes soient émises: les spectateurs ne peuvent plus entendre aussi bien les sons du jeu.

À deux exceptions près au début des années 1950, ce format tiendra jusqu'à la grande expansion de 1967-68. Mais en 1966-67, un changement important survient: jusque-là, le match avait toujours été présenté avant le début du calendrier régulier. Décision est alors prise de le déplacer à la mi-saison. On cherche ainsi à mieux vendre le hockey aux États-Unis, qui s'apprêtent à accueillir six nouvelles franchises — Philadelphie, Pittsburgh, Minnesota, St. Louis, Oakland et Los Angeles —, en évitant la concurrence directe avec les séries éliminatoires du baseball majeur et la saison de la Ligue nationale de football.

Passée à 12 équipes, comme si elle ne savait pas que c'était bien mieux quand il y en avait juste six, réparties en deux divisions, la LNH se trouvait dès lors devant une voie évidente à suivre: l'Est contre l'Ouest. Puis, à compter de 1974-75, parvenue à 16 équipes formant quatre divisions au sein de deux associations, ce fut la «conférence» Prince de Galles contre la Clarence Campbell. On revint à Est contre Ouest en 1993-94.

Les années 1980 et 1990 marquent l'avènement d'abord d'un style de jeu plus offensif, puis de contrats plantureux, avec le résultat que le match des étoiles présente des scores de plus en plus élevés alors que les joueurs craignent de se blesser dans une rencontre sans véritable enjeu et que, conséquemment, la robustesse en est complètement exclue. Un certain ennui point.

En 1998-99, la chute du Rideau de fer a achevé de transformer considérablement le visage de la LNH, de sorte qu'une nouvelle formule est mise à l'essai: l'Amérique du Nord contre l'Europe (baptisée «Monde» bien que les Sud-Américains, les Asiatiques, les Océaniens et les Africains se fassent plutôt rares dans le circuit). Cela durera cinq ans, puis on reviendra à la situation qu'on connaît encore aujourd'hui, Est et Ouest.

Le match des étoiles n'a pas été présentée en 1979 en raison de la Coupe du défi, une série de trois matchs entre la LNH et l'équipe nationale d'URSS à New York, ni huit ans plus tard, à l'occasion de Rendez-vous 87 à Québec. Deux lock-outs en ont empêché la tenue en 1995 et 2005, et la présente convention collective liant joueurs et propriétaires prévoyant la participation des hockeyeurs de la LNH aux Jeux olympiques, il n'a pas eu lieu en 2006, ni ne sera à l'affiche l'an prochain.

Aujourd'hui, alors que plusieurs joueurs devenus comptes de banque ambulants se désistent chaque année pour cause de blessures ou d'ennuis plus ou moins réels, tout le monde semble avoir sa petite idée sur la façon de réformer encore une fois le match des étoiles. Faut-il que le match ait un enjeu, comme c'est le cas au baseball? Faut-il l'abolir carrément? Ne retenons pas notre souffle en attendant la réponse.

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