Coupe du monde de football - Quatre semaines en ballon

«Zizou», la star française du ballon rond.
Photo: François Pesant «Zizou», la star française du ballon rond.

La France, l'Argentine, l'Argentine, la France. Consultez n'importe quel preneur aux livres situé près de chez vous, et il vous dira que voilà les deux grands favoris de la Coupe du monde de football qui s'ouvre vendredi à Séoul, en Corée du Sud, sous les yeux gourmands de l'humanité. Or le preneur aux livres est un être de raison, un personnage sûr, qui ne s'enfarge ni dans le chauvinisme ni dans le patriotisme bonbon et fait dans le fric. Qui a toutefois établi ses cotes avant que la flamme tricolore, Zinédine Zidane, meilleur joueur au monde, ne s'abîme une des cuisses qu'il a puissantes et n'en soit réduit à regarder le match inaugural contre le Sénégal depuis les lignes de côté.

Mais quoi qu'il advienne, les préférés du preneur aux livres ne se retrouveront pas en finale, du moins pas ensemble. Car la France, impériale tenante du titre qui passerait au rang de dynastie avec une nouvelle conquête, et l'Argentine, qui a ridiculement dominé les éprouvantes qualifications de la Confederación Sudamericana de Fútbol (Conmebol), se retrouvent dans la même moitié de tableau. Ainsi va le hasard des affectations.


Il faudra donc choisir. D'un côté, la France ou l'Argentine, à moins que ce ne soit le Brésil ou l'Angleterre. De l'autre, l'Italie peut-être ou l'Allemagne, à moins que l'Espagne ou le Portugal ne se faufile. Et encore, on n'évoque là que ce qu'on appelle, en langage toujours merveilleusement imagé du jeu de pieds, les «grosses pointures». Ça ne s'est pas vu souvent, mais un petit comique genre Turquie, Pologne, Suède, Cameroun, Russie, Mexique, Danemark ou Nigeria pourrait venir saisir la planète d'étonnement.


Ça, la finale, ce sera le 30 juin, à Yokohama, au Japon, et on aura cent mille occasions d'en reparler. En attendant, la Terre est conviée en ballon pendant quatre semaines de fièvre universelle, ressentie de Trafalgar Square aux favelas de São Paulo et de la Place Rouge aux bordels de Bangkok (enfin, on peut imaginer que). Comme événement mondial, à l'exception possible de la grossesse de Véronique Cloutier, rien n'est plus suivi. Les 32 nations présentes, à l'exception possible des USA qui sont occupés à regarder des courses de stock-car, frétillent de fébrilité et d'espoir dans la plupart des cas irraisonné, et dans tous les autres pays, on s'est trouvé un favori par procuration, ou alors on s'emballera pour le simple plaisir qu'apporte ce que les Anglais, fondateurs du jeu au XIXe siècle, ont surnommé The Beautiful Game.


Le vieux Jules Rimet, alors président de la Fédération internationale de football association (FIFA), n'avait certainement jamais anticipé un succès aussi délirant lorsqu'il créa la Coupe du monde en 1928 (premier tournoi, 1930, 13 participants en Uruguay) pour une raison bien précise: une dispute avec le mouvement olympique, qui refusait d'admettre les professionnels aux Jeux. Aujourd'hui, la FIFA compte 204 pays membres, une bonne quinzaine de plus que les Nations unies. 198 d'entre eux ont pris part aux qualifications des trois dernières années qui ont mené au tableau final. Et s'il est légitime de se demander comment on s'y prend pour pondre de tels chiffres, il faut faire avec l'estimation, pour la dernière Coupe disputée en France en 1998, d'un auditoire télévisuel — d'où, sans doute, l'expression «écouter la télé» — cumulé de 35, peut-être de 40 milliards d'êtres humains.


Comme illustration du monde mondialisé, on peut difficilement imaginer mieux. Comme en 1994, alors qu'elle avait tenté l'expérience avec un bonheur (très) relatif aux États-Unis, la FIFA tente cette fois, avec un premier tournoi présenté conjointement par deux pays, Japon et Corée, de percer une autre région, l'Asie, où le foot n'est pas nécessairement roi partout. Quitte à faire subir aux endroits où se trouvent ses supporters les plus nombreux et les plus fidèles, l'Europe et l'Amérique latine, un rude décalage horaire.


Cette tentation de l'ouverture fait aussi en sorte que malgré tous leurs mérites, ce ne sont pas les 32 meilleures équipes au monde qu'on pourra voir au cours des prochains jours, pardon, prochaines nuits. La subdivision des qualifications en zones continentales amène la présence de formations comme la Chine, l'Arabie Saoudite, la Tunisie, les États-Unis ou le Costa Rica qui, pour diverses raisons (moyens financiers, popularité du foot dans le pays, degré d'organisation), ne peuvent prétendre rivaliser avec les grosses pointures. Pendant ce temps, une puissance comme les Pays-Bas, ou des nations ordinairement très fortes comme la Norvège, la République tchèque et la Roumanie, seront absentes après avoir trébuché au tour préliminaire.


Ah! mais n'est-ce pas là ce qui fait la beauté du merveilleux monde du sportª? Oui, vous avez raison. Le système est d'ailleurs construit de telle manière qu'on pourrait voir un jour, mettons d'ici une centaine d'années, le Canada accéder à la grande scène. Le Canada, pour ceux que l'interrogation empêche de dormir, n'a participé à la Coupe du monde qu'une fois, en 1986, et il n'a marqué aucun but en trois matchs.


Reste que les grands honneurs sont une chasse gardée. En 70 ans, sept pays seulement ont décroché le championnat: Brésil, Argentine, Uruguay (quoiqu'à une autre époque, 1930 et 1950), Allemagne, Italie, Angleterre et France. L'avantage de la glace, quelle jolie allégorie, a par ailleurs montré son importance: seul le tournoi de 1958, disputé en Suède, a été remporté par une équipe provenant d'un autre continent, en l'occurrence le Brésil mené par l'encore tout jeune Pelé. Mais cette fois, vous pouvez parier un vieux brun fripé que le trophée Jules-Rimet ne demeurera pas longtemps en Asie.


Sur son site Internet, la FIFA affirme que ce tournoi sera le plus ouvert jamais présenté. Championne du monde et d'Europe, la France est contrainte depuis des mois à des matchs amicaux qui ne facilitent pas son évaluation. Dans le foot brésilien, comme toujours, c'est le bordel. L'Angleterre a des blessés et des problèmes de confiance. L'Allemagne est en reconstruction totale. L'Argentine fait partie du «Groupe de la mort». L'Italie se fait discrète. L'Espagne a toujours déçu quand les choses comptaient. Le Portugal est sur une lancée.


On devrait, en effet, avoir une Coupe du monde ouverte. Peut-être si ouverte qu'un pied obscur, inattendu, venu de nulle part parviendra à s'y glisser. Ce serait chouette.