Avec ou sans un Villeneuve

Lewis Hamilton
Photo: Agence Reuters Lewis Hamilton

Le Grand Prix du Canada fête cette année son 40e anniversaire et se retrouve, pour la troisième fois de son histoire, sans un pilote du nom de Villeneuve pour attirer les foules. Même si la fameuse «fièvre» de la Formule 1 a diminué, Montréal reste malade de course. La journée portes ouvertes du Grand Prix du Canada, le jeudi, constitue un bon baromètre de l'intérêt que porte le public à la Formule 1.

Pendant que les voyeurs vont se «zieuter» mutuellement rue Crescent, où paradent d'éphémères jeunesses, les mordus de la mécanique moderne se donnent rendez-vous au fond du puits, sur le circuit Gilles-Villeneuve. C'est le seul endroit où des hommes de 50 ans peuvent librement courir après des bolides que l'on déballe langoureusement et demander un autographe de Lewis Hamilton sur leur bras sans passer pour de parfaits lunatiques.

Et ce jeudi, il n'y avait pas foule dans les puits, une preuve que l'engouement pour la F1 n'est plus tout à fait ce qu'il était il y a onze ans (déjà), quand Jacques Villeneuve rivalisait avec Damon Hill pour le championnat du monde. Villeneuve s'est fait mettre à la porte de l'écurie BMW/Sauber l'an dernier, et il a complètement disparu du radar de la F1. Il n'est même pas à Montréal ce week-end puisqu'il se prépare à courir, la semaine prochaine, dans la prestigieuse épreuve des 24 heures du Mans.

L'absence du pilote québécois pèse-t-elle sur le succès du Grand Prix de Montréal? Oui et non. «C'est sûr que ça fait un petit pincement», lance Manny Perez, accompagné de son épouse Yoly Blanco lors de la journée portes ouvertes. Mais pour être honnête, ils ne venaient pas au Grand Prix pour Villeneuve. Installés à Montréal depuis 40 ans, ils sont restés Espagnols dans leur coeur... qui bat pour leur compatriote Fernando Alonso, champion du monde en titre et meneur au classement des pilotes cette année, à égalité avec son coéquipier Lewis Hamilton. «Vraiment, on est venus pour Alonso, avoue Yoly Blanco du bout des lèvres. Vous savez, il y a des gens qui viennent d'Espagne pour lui.»

Le couple et une dizaine de supporters d'Alonso ont passé une bonne partie de l'avant-midi, jeudi, à chanter les louanges d'Alonso, sur l'air de l'hymne national de l'Espagne, dans l'espoir qu'il vienne à leur rencontre. Ce fut peine perdue.

«La F1, c'est le sport par excellence du 514 et des communautés culturelles. Dans le 819 ou le 450, il y a beaucoup plus d'intérêt pour le Nascar», affirme Dominic Fugère, journaliste du «beat» course automobile au Journal de Montréal.

Pour la saison 2007, Dominic Fugère partage son temps de travail entre la couverture des épreuves de F1 et celle de la série Nascar. Depuis que Jacques Villeneuve n'est plus dans le portrait, l'intérêt des lecteurs pour la F1 a diminué, observe-t-il. «D'ailleurs, cette année, il y a plus de gens qui m'arrêtent pour me parler de ma couverture du Nascar que de la F1», dit-il.

La fameuse «fièvre» de la F1 est tombée au fur et à mesure que Jacques Villeneuve est passé de la tête à la queue du peloton. Cela étant dit, Montréal reste malade de sport automobile. Tant que Ferrari mettra un bolide rouge sur la piste, les tifosis agiteront dans les estrades des drapeaux de la Scuderia, comme c'est encore le cas cette année, en dépit de la retraite du septuple champion du monde Michael Schumacher.

Trois fois sans Villeneuve

Depuis sa création en 1978, le Grand Prix du Canada a dû se remettre à trois reprises de l'absence d'un Villeneuve: en 1982, quand Gilles est mort en piste, à Zolder; en 2004, après que son fils Jacques eut été congédié par BAR/Honda au milieu de la saison; et cette année, alors qu'il a définitivement tourné la page sur la F1.

«La meilleure mesure de ça, c'est le départ de Gilles. Il est mort en 1982, mais le Grand Prix a continué, et il a créé de nouvelles vedettes. À la fin des années 80, les gens venaient à Montréal pour Alain Prost, Ayrton Senna. Après, c'était pour Jean Alesi», affirme Normand Prieur, le chef de presse du Grand Prix de Montréal. Certes, l'arrivée de Jacques Villeneuve sur le circuit de la F1, en 1996, a permis de «donner de l'élan vers une nouvelle génération» et d'accroître l'assistance. «Jacques a permis de créer des fans, il ne faut pas se le cacher. Il a attiré des masses», reconnaît Normand Prieur. Mais les «nouveaux adeptes» sont restés fascinés par le grand cirque de la F1 en dépit de la sortie de piste définitive du jeune Villeneuve, affirme-t-il.

Au-delà de la rhétorique, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le Grand Prix se déroule à guichets fermés encore cette année. Les derniers billets ont été vendus mercredi vers 17h. Par le passé, l'organisation affichait complet environ une semaine avant la tenue de l'événement. La différence de quelques jours est bien peu significative. Selon Normand Prieur, elle est imputable au fait que la clientèle du Grand Prix n'a pas eu le temps «d'embarquer» dans la saison 2007, qui est encore toute jeune. Montréal accueille en effet la sixième épreuve sur un calendrier qui en compte dix-sept.

La chaude lutte entre Ferrari et McLaren pour le titre mondial, de même que l'irrésistible ascension de la recrue Lewis Hamilton (cinq podiums à ses cinq premières courses) devraient susciter l'enthousiasme des amateurs, estime Normand Prieur.

Pour une fois, les hôtels de la région de Montréal n'affichent pas complet pour la fin de semaine du Grand Prix. «Ce n'est pas tellement différent par rapport à l'an passé. Nous avons seulement remarqué que les gens font leurs réservations un peu plus tardivement», explique William Brown, vice-président exécutif de l'Association des hôtels du Grand Montréal. Certains hôtels de prestige affichent déjà complet tandis que d'autres, notamment aux alentours de l'aéroport Trudeau, disposent encore de quelques nuitées. N'empêche, il y a un certain relâchement. «Dans les trois ou quatre dernières années, les gens étaient incapables de se trouver une chambre dans les deux semaines précédant le Grand Prix», affirme M. Brown.

Le dollar

Encore une fois, l'effet Villeneuve n'y est pour rien. L'imminence du Grand Prix des États-Unis, qui aura lieu la semaine prochaine, à Indianapolis, prive la métropole de visiteurs potentiels, estime M. Brown. La force du dollar canadien joue également sur les habitudes de voyage des Américains. Le déclin de la devise américaine se traduit par une perte du pouvoir d'achat des Américains en visite au Canada.

Charles-André Marchand n'a pas raté un Grand Prix du Canada depuis 1978. Selon cet ancien journaliste aux sports de CKAC, les médias ont exagéré le phénomène Jacques Villeneuve en tenant pour acquis que l'intérêt du public pour la F1 était régi par les mêmes règles que les autres sports professionnels. «D'habitude, les Montréalais sont des "homers": ils aiment avoir des équipes gagnantes avec des joueurs d'ici. Avec la F1, c'est différent, parce que c'est international. Il y a vraiment une clientèle de connaisseurs de F1. Et ils viennent de partout», affirme M. Marchand, qui est aujourd'hui l'annonceur maison du Grand Prix. À cet égard, les médias québécois souffrent peut-être davantage de la retraite de Jacques Villeneuve que l'organisation du Grand Prix elle-même. La presse nationale ne suit plus la F1 avec la même régularité et y consacre beaucoup moins d'espace.

Les amateurs, eux, sont toujours aussi nombreux à s'entasser dans les gradins. Quand les bolides roulent à 300 km/h sous leurs yeux, le visage des pilotes peut changer sans qu'ils s'en aperçoivent.