Un match pour la postérité

Un des joueurs les plus doués de sa génération, certains disent même le meilleur de tous les temps à sa position, le numéro 18 a toujours trouvé le moyen de faire en sorte que son jeu remarquable en saison régulière soit entaché par une fin abr
Photo: Un des joueurs les plus doués de sa génération, certains disent même le meilleur de tous les temps à sa position, le numéro 18 a toujours trouvé le moyen de faire en sorte que son jeu remarquable en saison régulière soit entaché par une fin abr

L'histoire s'accélérait, l'autre dimanche, au RCA Dome d'Indianapolis, en finale de la section américaine de la Ligue nationale de football. En déficit 21-3 au deuxième quart face aux Patriots de la Nouvelle-Angleterre, leur douloureuse et récurrente épine au pied des dernières années, les Colts, à domicile, venaient de boucler une spectaculaire remontée et de prendre les devants, 38-34, avec une minute à faire dans le match. Assis sur le banc de son équipe, Peyton Manning, le quart-arrière étoile des Colts, avait accompli sa mission. La suite des choses échappait à son contrôle.

Ses coéquipiers de la défensive devaient résister à un ultime assaut de son vis-à-vis Tom Brady, passé maître dans l'art de tirer les marrons du feu quand l'horloge affiche minuit moins une. Ce qu'ils firent, mettant fin, avec une interception, à une poussée déjà parvenue dans leur territoire. Pour une fois, la première de l'ère Manning, les Colts accédaient au Super Bowl, le rendez-vous que leur avaient si souvent refusé par le passé des équipes réputées inférieures.

À l'issue de la rencontre, Manning a fait une confidence. Lui si habitué à se fier à son immense talent pour terrasser l'adversaire avait fait un appel sans fil avant la dernière série des Patriots. «Je ne sais pas s'il est correct de prier pour ce genre de choses, mais j'ai dit une petite prière», a-t-il raconté. L'histoire ne dit pas si «ce genre de choses» désigne le fait de déranger le Seigneur pour un banal match de football — dans un sport où Il est déjà considérablement sollicité par la classe sportive professionnelle — ou l'entorse à l'éthique chrétienne qui consisterait à souhaiter du mal à autrui, mais la demande a été exaucée.

Et ce faisant est tombé un crucial obstacle sur le long chemin vers la rédemption de Peyton Manning. Un des joueurs les plus doués de sa génération, certains disent même le meilleur de tous les temps à sa position, le numéro 18 a toujours trouvé le moyen de faire en sorte que son jeu remarquable en saison régulière soit entaché par une fin abrupte en séries éliminatoires. À tel point qu'on a commencé à lui accoler la terrible épithète de choker, celui qui étouffe sous la pression, qui n'arrive jamais à remporter le gros match. Après huit ans de carrière sans conquête du titre, les parallèles ont surgi avec Dan Marino, le grand quart des Dolphins de Miami des années 80 et 90, qui détient une quantité impressionnante de records individuels mais s'est retiré sans bague de championnat.

Ironie du sort, et c'est loin d'être la seule, Manning et les siens affronteront demain soir les Bears de Chicago, dans le cadre du Super Bowl XLI, au Dolphin Stadium de Miami Gardens, dont l'adresse civique est le 2269, Dan Marino Boulevard. Peu porté à l'euphémisme, le magazine Time a carrément parlé du «match de sa vie». L'analyste Boomer Esiason a dit qu'il «jouera sa postérité».

Avec un tel roman en trame de fond, du reste, pas étonnant qu'on entende peu parler des Bears. Au surplus, voilà une équipe qui a bouclé la saison avec un dossier de 13-3, le deuxième de la NFL, mais qui a eu le malheur de le faire dans la pire division de la ligue et contre le groupe de rivaux le plus faible. Chicago possède une défense et des unités spéciales redoutables, mais celles-ci vivent la plupart du temps dans l'ombre du jeu erratique du quart-arrière Rex Grossman, sans doute un des moins bons à atteindre le Super Bowl en quatre décennies d'histoire. Pourtant, autre ironie, Manning devrait avoir toute la soirée en plein visage Brian Urlacher, le terrifiant secondeur intérieur des Bears, et de leur affrontement individuel pourrait bien dépendre, malgré tout ce qu'on dira du football comme sport d'équipe, l'issue de la rencontre.

Les deux ne se sont mesurés qu'une seule fois en carrière, mais Manning, encore aujourd'hui amateur d'histoire, s'est régalé dans son enfance des récits de son père Archie, lui-même autrefois très bon quart-arrière au sein de formations minables à La Nouvelle-Orléans, à Houston et au Minnesota. La dernière livraison de Sports Illustrated rappelle comment Archie racontait à son fils ses «rencontres» — c'est-à-dire ses plaquages à vous aplatir le squelette — avec les grands secondeurs de son époque, de Dick Butkus à Jack Lambert. Or Peyton sait qu'en Urlacher, il a trouvé un nom à inclure dans sa propre liste. Et c'est au match ultime qu'ils croiseront le fer.

Et tant qu'à parler d'histoire et de curieuse tournure des événements, considérons que non seulement le Super Bowl verra pour la toute première fois un entraîneur-chef noir, elle en verra deux en même temps. Qui sont de grands amis pour avoir travaillé ensemble chez les Buccaneers de Tampa Bay où Tony Dungy, pilote des Colts, était le patron, et Lovie Smith, pilote des Bears, l'adjoint. Et voyons que le jour des finales d'association, les Bears menaient par 18 points contre les Saints lorsque Dungy a éteint sa télé pour aller diriger l'entraînement pré-match de ses joueurs. Dix-huit points d'avance, s'est-il alors dit, c'est suffisant: «Lovie est passé, à moi maintenant de le faire.» Évidemment, quelque temps plus tard, Dungy se retrouvait lui-même en arrière de 18 points, et il devait reformuler un peu son approche...

De même, il est paradoxal que les Colts d'Indianapolis, bâtis autour d'une attaque dévastatrice (qui comprend Manning, certes, mais aussi d'excellents receveurs de passes menés par Marvin Harrison et une bonne combinaison de demis avec Joseph Addai et Dominic Rhodes), doivent d'abord à leur défensive, réputée ordinaire en général et médiocre contre le jeu au sol, de s'être rendus jusque-là. Avant le match contre les Patriots, c'est bien elle qui avait stoppé le redoutable Larry Johnson, des Chiefs, et qui avait suffisamment bâillonné les Ravens pour permettre à l'équipe de se sauver avec la victoire alors que l'attaque ne marquait aucun touché...

Tout comme il est particulier que les Colts, donnés largement favoris ces dernières années, accèdent enfin au Super Bowl au moment où on ne les y attendait pas, ou plus. En 2006, ils ont démarré avec neuf victoires consécutives, faisant de nouveau naître l'excitation d'une possible saison parfaite, pour mieux perdre quatre de leurs sept matchs suivants et chuter au troisième rang de leur association. Sans laissez-passer au premier tour, contraints de jouer à l'étranger dès le deuxième tour, ils n'ont pas emprunté le chemin le plus facile.

Mais l'AFC ayant la réputation d'être beaucoup plus forte que la NFC, c'est cette équipe de troisième place que les experts donnent favorite par sept points contre un club de premier rang. Et de cet autre paradoxe, on peut être certain que les Bears se réjouissent. Le rôle de négligé, les joueurs aiment: cela expédie les attentes et la pression ailleurs.

Après la révélation de Manning, le quotidien Boston Herald, qui voyait peut-être des tactiques déloyales à l'endroit de l'équipe locale, a interrogé des théologiens pour établir s'il était acceptable de s'adresser au Très-Haut dans les circonstances évoquées. Ils ont répondu qu'il était correct d'avoir un geste de foi mais qu'il fallait que celui-ci aille dans le sens d'un renforcement de soi et non de rabaissement de l'autre. Ils ont aussi conclu qu'il était impossible de savoir si l'échec des Patriots était ou non un exaucement de la requête.