Le Tour à l'eau!

Les trois principaux favoris à la succession de Lance Armstrong au Tour de France ont été exclus de la ligne de départ hier. Après la suspension de Jan Ullrich (ci-dessus), déjà vainqueur en 1997, c’est au tour de l’Italien Ivan Basso et de l
Photo: Agence France-Presse (photo) Les trois principaux favoris à la succession de Lance Armstrong au Tour de France ont été exclus de la ligne de départ hier. Après la suspension de Jan Ullrich (ci-dessus), déjà vainqueur en 1997, c’est au tour de l’Italien Ivan Basso et de l

Dans la plus vaste histoire de dopage sportif mise au jour ces dernières années, trois des principaux favoris à la succession de Lance Armstrong au Tour de France ont été écartés de la ligne de départ hier. Après la suspension de Jan Ullrich, déjà vainqueur en 1997, c'est au tour de l'Italien Ivan Basso et de l'Espagnol Francisco Mancebo d'être écartés pour le même motif. L'an dernier, ils avaient terminé respectivement deuxième, troisième et quatrième à l'épreuve cycliste la plus célèbre au monde.

Le peloton du Tour de France roulera donc cette année suivie de l'ombre malheureuse d'Eufemiano Fuentes, ce médecin constituant le principal pôle du scandale lié au dopage, qui éloigne cette année de la ligne de départ plusieurs coureurs et leur entourage, dont le directeur sportif d'Ullrich, le Belge Rudy Pevenage.

Cette immense affaire, mise au jour en février dernier en Espagne par l'«opération Puerto», a permis de découvrir cent sacs de sang, autant de plasma sanguin ainsi que de nombreux documents et programmes d'entraînement destinés à profiter de formes avancées de dopage.

Des perquisitions et des arrestations ont eu lieu depuis le printemps. Eufemiano Fuentes, ancien médecin des équipes explosives Once et Kelme, n'a été relâché qu'après avoir dû verser une caution de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Des procédures judiciaires sont en cours.

À la veille du départ de la course, les autorités du Tour ont donc émis des interdits contre certains coureurs après que la levée du secret sur l'instruction de toute cette affaire eut révélé au public les noms de plusieurs hautes figures habituées du Tour.

Selon une liste remise jeudi à l'Union cycliste internationale, les procureurs citent pour l'instant 37 coureurs dans cette histoire, selon ce que rapportent les journaux espagnols. Mais au moins 58 cyclistes professionnels sont liés à ce réseau illégal, selon un autre rapport judiciaire cité cette fois-ci par le quotidien El País.

Malgré d'énormes doutes, le Tribunal arbitral du sport (TAS) a ordonné aux organisateurs du Tour de France d'autoriser l'équipe espagnole Astana, la plus durement secouée par le scandale, à participer à l'épreuve. Liberty, jusqu'à tout récemment commanditaire américain de l'équipe, a toutefois jugé bon de se retirer en vitesse tout en jetant le blâme sur l'équipe. Les coureurs d'Astana cités dans les documents incriminants sont si nombreux que la direction du Tour de France hésitait encore hier à insister sur sa logique de responsabilité individuelle devant une affaire qui, à l'évidence, frappe l'ensemble du peloton professionnel.

Joseba Beloki, deuxième du Tour en 2002 et troisième en 2000 et 2001, ainsi que son compatriote basque Isidro Nozal, l'Allemand Jorg Jaksche et l'Australien Allan Davis sont au nombre des coureurs incriminés chez Astana. En tout, 14 coureurs de la formation ainsi qu'un autre favori, le Kazakh Alexandre Vinokourov, sont en principe touchés par les révélations des rapports des autorités espagnoles.

Le leader de l'équipe française AG2R, Francisco Mancebo, a aussi été mis en cause. Il aurait bénéficié, comme bien d'autres, des soins très personnalisés du Dr Eufemiano Fuentes.

Liés par une charte «morale», les responsables des équipes se sont engagés à retirer du Tour les coureurs éclaboussés par cette histoire qui risque de prendre rapidement l'allure d'un feuilleton. Le patron de l'équipe Phonak a été un des seuls à réagir promptement. Il a lui-même écarté de son équipe Quique Gutierrez et Santiago Botero. L'équipe T-Mobile l'a suivi en suspendant Jan Ullrich et Oscar Sevilla.

Le président de l'Association internationale des coureurs cyclistes (CPA), l'ancien champion italien Francesco Moser, n'a pas voulu se prononcer sur l'éventualité d'exclure des équipes du Tour plutôt que des coureurs à titre individuel.

En 1999, Moser avait reconnu s'être dopé par transfusion sanguine, notamment pour battre le record de l'heure à Mexico en 1984, avec 51,151 kilomètres en une heure. La préparation physique de Moser était alors suivie par le Dr Francesco Conconi. Le médecin a été plongé dans le tumulte des scandales de dopage qui ont fini par avoir raison de ses rapports avec l'univers du cyclisme.

Fait à noter: ce record fracassé par Moser appartenait depuis 1972 au Belge Eddy Merckx, qui avait lui-même avoué avoir triché à des contrôles antidopage pendant sa carrière. Notons aussi que le record de Merckx succédait pour sa part à celui du champion Jacques Anquetil, établi en 1956, lequel avait lui aussi avoué avoir amélioré ses performances grâce au génie de la chimie...

Peut-on remonter longtemps de la sorte sur la piste du dopage dans l'histoire de ce sport très difficile qui a fait de l'homme rien de moins qu'un véritable cheval de course monté sur d'étroites roues? Oui.

En 1924 déjà, le grand reporter Albert Londres observe, sur les routes du Tour de France, que les coureurs absorbent des substances illicites pour tenir la cadence. Les frères Pélissier, dont le patronyme sera par la suite associé à des pièces de vélo, lui confient tout bonnement utiliser de la cocaïne, du chloroforme et bien des «pilules». «Bref, résume Francis Pélissier, nous marchons à la dynamite!» Cette année-là, Ottavio Bottecchia, un Italien, remporte le Tour avec une moyenne de 24,25 km/h.

Tout le monde le sait fort bien, et ce, depuis des décennies: le peloton professionnel ne roule pas seulement grâce à l'eau claire. Certes, l'équipement s'est beaucoup perfectionné. Tout est désormais plus léger. Les roues notamment, nerf du vélo, comptent désormais près de deux fois moins de rayons qu'autrefois. Elles offrent ainsi moins de résistance dans le flux d'air contre lequel se bat constamment le coureur pour avancer au mieux. Mais au bout du compte, l'humain monté sur ces frêles mécaniques dont il est le moteur demeure le même...

En 2005, la vitesse moyenne du grand vainqueur, Lance Armstrong, a été de 41,654 km/h. La plus élevée de l'histoire du Tour. Un de ses grands prédécesseurs, Bernard Hinault, cinq fois vainqueur de l'épreuve, affichait des moyennes nettement moins impressionnantes 20 ans plus tôt. Pour sa dernière victoire, en 1985, le «Blaireau» avait triomphé du parcours avec une moyenne de 36,232 km/h seulement.

En 1974, le champion des champions, le Belge Eddy Merckx, avait quant à lui remporté le dernier de ses cinq tours de France avec une moyenne de 35,241 km/h.

Bref, le peloton roule désormais près de 15 % plus vite qu'à la toute fin du XXe siècle!

Il est vrai que le Tour de France compte aujourd'hui quelques centaines de kilomètres de moins qu'il y a 20 ans. Plus frais, les coureurs peuvent donc, en principe, rouler plus vite. Mais cette tentative d'explication, maintes fois évoquée par les administrateurs du Tour de France, ne tient pas la route. Ainsi, en 2003, le coureur le plus lent de l'épreuve a roulé à une vitesse moyenne supérieure à celle du gagnant de l'épreuve en 1996, le coureur danois Bjarne Riis, lui-même pourtant fort controversé en matière de dopage...

Dans tout cela, les coureurs se sentent plus que jamais les victimes d'un système qui n'hésite pas à les sacrifier sous prétexte de défendre le cyclisme et d'attaquer le dopage, sans prendre en compte que l'un et l'autre sont en fait liés depuis fort longtemps. Et le public commence à se méfier d'un sport où les scandales se multiplient.

Délestés de plusieurs de ses favoris, le Tour de France 2006 prend officiellement son départ aujourd'hui avec le traditionnel prologue. Épreuve de vitesse individuelle courue sur un parcours plat de 7,1 kilomètres, le prologue constitue davantage une parade d'équipements perfectionnés et une démonstration de force brute qu'un point marquant de la Grande Boucle. Le genre a ses spécialistes pour lesquels les étapes de montagne, quelques jours plus tard, constituent d'ordinaire un mur résolument infranchissable. Tout se joue en montagne la plupart du temps. Particulièrement à surveiller cette année: la quinzième étape, le 18 juillet, qui conduira les coureurs tout en haut de l'Alpe-d'Huez, une terrible journée de souffrances qui se termine par l'ascension d'une suite de lacets impossibles.

Le peloton ne comptera pas les 189 coureurs inscrits puisque les athlètes évincés de la ligne de départ ne pourront pas être remplacés. Le Tour 2006 compte 20 étapes. Il se conclura le 23 juillet à Paris par l'habituel grand sprint des Champs-Élysées. Mais rien ne risque d'être comme d'habitude cette année.

Depuis quelques semaines, les professionnels du peloton clament farouchement leur innocence dans toute cette affaire de dopage qui secoue leur sport. Le 25 juin, le championnat d'Espagne a été annulé après que les coureurs ont décidé, en signe de protestation, de mettre pied à terre tout juste après avoir franchi la ligne de départ. L'Allemand Jan Ullrich, déjà vainqueur du Tour de France en 1997, a tout particulièrement récusé à plusieurs reprises ces accusations qui le frappent et l'atteignent aujourd'hui de plein fouet. Ullrich était considéré comme le grand favori depuis que l'Américain Lance Armstrong a pris sa retraite. Ullrich, réputé pour être un coureur plutôt économe de ses efforts, avait déjà été suspendu pour usage d'amphétamines.

En 1998, la mise à l'écart de l'équipe Festina et du favori Richard Virenque avait déjà révélé au grand jour, une fois de plus, l'existence d'un réseau de dopage organisé dans le monde du cyclisme. L'affaire avait abouti à des peines de prison, à des suspensions et à de lourdes amendes. Jusque-là, on s'en tenait surtout à croire que le dopage dans ce sport n'était qu'une affaire individuelle. Les cas d'espèce ne manquaient d'ailleurs pas, les plus célèbres étant peut-être ceux du coureur britannique Tom Simpson, mort en 1967 en pleine montagne d'un arrêt cardiaque, et de Marco Pantani, finalement retrouvé mort d'un excès de cocaïne. Force est de reconnaître pour de bon aujourd'hui que le dopage ne roule pas en solitaire dans le peloton professionnel.

À qui donner le dernier mot sur la trajectoire de ce sport terriblement exigeant? Raymond Poulidor, figure éternelle du second à la ligne d'arrivée, déclarait il y a peu de temps être en faveur du sport propre tout en ajoutant que «le dopage a toujours existé partout» et que «tout le monde se dope plus ou moins». Poulidor, évidemment, a lui aussi avoué avoir fait usage de produits dopants par le passé...
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 1 juillet 2006 10 h 51

    Les derniers seront les premiers!

    Le Tour à l'eau parceque les tricheurs seront exclus? Ce n'est pas très sportif ça. Et les autres cyclistes qui s'échinent à l'arrière, en espérant qu'ils ne sont pas dopés, ne méritent-ils pas notre admiration? Mon fils a participé à ces épreuves, il était un excellent grimpeur, mais il était tout aussi conscient du danger de suivre l'autre à 12 pouces de sa roue arrière à 100 kilomètre/heure dans une descente! Il a donc dû abandonner. Quand l'on sait celà l'on continue d'admirer ces fous du vélo qui se tapent le Tour de France! Longue vie au Tour sans dope! Il faudra admirer tous les cyclistes du premier au dernier et s'intéresser à la misère de chacun au lieu d'anticiper le record à battre.