Hors-Jeux: Ceci n'est pas un pipe*

Comparaison n'est pas raison, comme dirait un joueur de hockey s'il savait dire autre chose que «écouteeeee une game dure 60 minutes il faut travailler fort et puis euh» sans reprendre son souffle — et ici, notons un élément très important, les hockeyeuses olympiques ont pris le pli, vous le remarquerez, il doit y avoir une école quelque part qui les forme tous et toutes en cachette, elles parlent désormais exactement sur le même ton que les hommes, elles disent exactement les mêmes choses, et les réseaux de télé, pas plus fins, continuent de les interviewer comme s'il y avait là une valeur ajoutée alors que ça ne nous apprend rien, rien de rien, zéro, nichts, nada, rien pantoute —, non, comparaison n'est pas raison, mais si on avait à définir un choc des affinités, on ouvrirait une télé aux XXes Jeux olympiques d'hiver (Turin 2006), on mettrait l'écran divisé et, d'un côté, on aurait le patinage artistique, de l'autre, la demi-lune de surf des neiges.

J'en profite d'ailleurs pour saluer mon bon ami Maurice Druon, vous savez le secrétaire perpétuel de l'Académie française — le forum des Immortels qui travaille tellement fort que son dictionnaire amorcé aux alentours de 1835 n'est pas encore terminé — qui a critiqué il y a quelques semaines la langue de chez nous parce qu'elle féminise les noms de professions, et lui faire part de cette phrase trouvée dans L'Équipe, un quotidien publié à Paris, France: «en half-pipe, les juges sont en bas, dans une petite cabine, le rider ne les voit pas quand il fait son run». C'est joli, non? Plein de suc. De substantifique moelle. De mondialisation des échanges. Mais c'est juste pour dire, Maurice, que si tu vois les gens de L'Équipe, il faudrait que tu leur dises que «run», c'est féminin. Une run de lait. Une run de journaux. (On dit bien «Salut mon Ron», mais l'orthographe et la prononciation sont différentes.) Ici, on utilise le mot depuis bien plus longtemps que vous. Et l'usage, en langue, c'est fondamental, tu le sais mieux que moi. Merci.

Donc, le patin de fantaisie face à la demi-pipe. Point commun: deux disciplines à jugement, mais ça s'arrête pas mal là, d'autant plus qu'après le scandale de Salt Lake City le patinage s'est sérieusement amendé et compte maintenant sur des notes anonymes de juges tirés au sort, alors que le surf continue avec la bonne vieille méthode. D'une part, l'empesé, le guindé, le coincé, les costumes d'une indescriptible laideur — si vous les trouvez beaux, pas besoin de m'écrire, nous vivons dans des univers perpendiculaires et toute discussion est impossible —, de l'autre, l'insouciance d'une belle jeunesse qui s'envoie 100 pieds en l'air pour oublier qu'elle aura à vivre sur une planète détruite par les générations précédentes, qui s'envoie de la musique de poil à fond l'iPod et qui porte des vêtements quatre tailles trop grands, le fond de culotte aux genoux et tout ça. Remarquez, la nouveauté n'est peut-être pas si grande que ça. Si vous avez vu Shaun White, l'Américain de 19 ans médaillé d'or à la demi-lune dimanche, sans son casque, ses lunettes et son mouchoir, vous avez sans doute constaté que cette longue chevelure rousse en bataille n'est pas sans rappeler quelque chanteur yé-yé tout droit sorti des années 1960. Mais il est vrai que, dans le temps, on s'habillait plus serré. Mais bon, ils ont bien le droit, les jeunes, tout comme le dj a bien le droit de faire jouer du Kiss entre deux prestations si ça lui chante.

Cela étant, la liberté n'est pas ce qu'elle a l'air d'être, la vlimeuse. On pourrait même déceler comme une tyrannie de la mode. Écoutons Doriane Vidal, la Française qui a terminé au huitième rang de l'épreuve de demi-lune hier: «Si tu mets un pantalon trop serré pour faire du pipe, tu n'auras pas de bonnes notes.» La même Doriane qui, en entrevue quelque part, confiait qu'elle ne détestait pas pour autant les particularités du patinage artistique: «Moi, j'adore les vêtements du patinage, tous ces costumes avec des franges et des paillettes, ça fait rêver les gosses.» Bon, personnellement, si j'avais un ou une gosse qui voulait s'habiller comme ça, je l'inviterais paternellement à oublier ça d'aplomb, mais tous les goûts sont dans la nature, à ce qu'on raconte, de même que leur absence, d'évidence.

Enfin bref, pendant que le patinage artistique carbure aux romans-savon du genre Michelle Kwan (je veux participer aux Jeux, je vais participer aux Jeux, je suis arrivée aux Jeux, ça me fait mal là, je ne sais pas si je vais participer, finalement je ne participerai pas, et voici l'horaire des 15 conférences de presse que je tiendrai pendant les deux prochains jours), le surf enneigé fournit des histoires full décontrac. Les biographies des participants se lisent comme autant de rapports médicaux, mais ils portent leurs fractures, leurs luxations, leurs étirements comme des trophées à la gloire de l'expérience acquise. Ils s'amusent. Dans un portrait à NBC, Shaun White raconte sa vie — il a commencé à faire de la planche à roulettes à l'âge de six mois, ou à peu près — comme vous parleriez de votre dernière visite au dépanneur. «Faque c'est ça qui est ça, man.»

Et il y a aussi Hannah Teter, qui a gagné hier la médaille d'or chez les dames. Elle a 19 ans, mais elle en paraît 12. Elle a grandi pas très loin d'ici, à Belmont, au Vermont, au coeur des Green Mountains. Et vous savez ce qui lui a donné le goût de foncer et de faire à sa tête? Le fait de vivre dans une maison avec quatre frères aînés et une seule salle de bains. «Je n'avais pas le choix. Il fallait que je m'impose», racontait-elle récemment au New York Times, et entre vous et moi, si le New York Times le dit, ça doit être vrai. Elle a donc marché dans les traces de ses quatre frangins, qui faisaient tous de la planche, même si elle était souvent la seule fille à prendre part aux compétitions. Aujourd'hui, où qu'elle aille, elle ne compte plus les fillettes de 10 ans qui s'habillent comme elle, lui demandent des autographes et lui disent qu'un jour, elles veulent être aussi cool qu'Hannah.

Et Hannah, elle, fait du yoga, va régulièrement faire de la méditation avec des moines et possède un bain tourbillon muni d'un éclairage arc-en-ciel.

Et moi aussi, hier encore, j'avais 20 ans, mais j'ai perdu mon temps à faire des folies qui ne me laissent au fond rien de vraiment précis, que quelques rides au front et la peur de l'ennui.

***

Le mental par-ci, le mental par-là, il ne se passe guère un millième de seconde dans la grande aventure olympique sans que l'on entende parler du mental. Serait-ce comme une obsession? En tout cas, la faute de frappe est savoureuse: dans un compte rendu de la carrière du skieur acrobatique américain Eric Bergoust publiée sur le site intranet des Jeux, il est relaté qu'il a subi il y a quelques années une quintuple fracture de la clavicule et qu'une plaque de métal a dû lui être installée. Mais au lieu de «metal plate», il est écrit «mental plate».

Et on termine avec Ole Einar Björndalen, le roi norvégien du biathlon, quatre médailles d'or à Salt Lake City, qui a dû se contenter de la deuxième place samedi au 20 km, derrière l'Allemand Michael Greis.

Depuis plusieurs années, Björndalen retient pour sa préparation mentale les services d'Oyvind Hammer, qui se trouve à être... un vendeur d'aspirateurs. Un spécialiste du succès, aussi. «Il a beaucoup de qualités personnelles et il sait comment motiver les gens», dit un responsable de la délégation norvégienne.

Et d'ajouter: «Hammer n'est pas un psychologue ni un professionnel du domaine. Il est juste une personne normale.»

(*Prononcer «païpe». Et forcément, ce n'est pas un pipe parce que c'est seulement un half.)
1 commentaire
  • Rock Laflamme - Inscrit 20 février 2006 19 h 11

    Merci ben gros

    Mec, merci beaucoup d'être capable de vulagariser tes articles, d'avoir une plume intelligente parsemée en entier d'ironie et de bien débuter mes journées. Ça détend points de suspensions
    Rock