Hors-Jeux: Attendons-nous à l'inattendu

Encore une fois, c'est M. Jean-Paul Baert, ce poème ambulant qui donne le goût de pondre des strophes tout en dévalant le tube à 130 noeuds couché sur le dos, qui a eu le mot juste pour tout résumer. Il causait de luge monoplace, mais le principe est universel: «Sortir sa meilleure performance aux Jeux olympiques, c'est mieux que de la sortir dans son jardin.» Et de fait. Quelques heures plus tard, alors qu'on nous proposait coup sur coup ces deux moments haletants de télé que sont la descente masculine de ski alpin et Le Jour du Seigneur — et vous qui pensiez que le dimanche matin ne servait qu'à faire la file dans un brunch à volonté —, Antoine Dénériaz sortait de nulle part pour arracher l'or au nom de la République française dans l'épreuve la plus mentale, au sens de malade, des sports d'hiver.

De nulle part, vraiment? Certes, Dénériaz, que selon des sources ses copains surnomment «Tonio», n'avait pas fait mieux qu'une septième place cette année en Coupe du monde. Mais à l'issue du premier entraînement sur la Kandahar Banchetta de Sestrières, il avait bel et bien déclaré à L'Équipe: «J'ai eu des bonnes sensations dès la reconnaissance. J'aime bien cette piste. Ça ressemble à des endroits où j'ai déjà fait de belles choses.» De là à conclure qu'il était dans son jardin, fût-il de givre pour poursuivre dans la poésie de bas de piste, il n'y a qu'un triple axel lancé, que je vous laisse le soin d'effectuer si vous avez le temps parce que, personnellement, je ne peux écrire avec des fractures multiples.

Le plus croustillant, il faut le noter, est qu'on avait passé la veille à tapisser à propos des grosses pointures, les Autrichiens Walchhofer et Maier, les Américains Miller et Rahlves, mais comme le disait avec un à-propos saisissant Kerrin Lee-Gartner, médaillée d'or à Albertville et analyste au réseau CBC, en ski alpin, «il faut s'attendre à de l'inattendu». Bon, évidemment, l'inattendu a moins de chances de pogner dans un cocktail mondain dînatoire si on s'attend à lui, mais que voulez-vous, tout peut arriver, on ne sait jamais, ça se joue sur la plancher des vaches qui sont très nombreuses dans les Alpes comme on l'a vu dans les cérémonies d'ouverture felliniennes, et puis euh.

(On ne sait jamais, sauf dans tous les matchs de hockey féminin ne mettant pas aux prises le Canada et les États-Unis. Citons Mme Danielle Sauvageau, alors qu'on en était à 7-0 contre la Russie en début de deuxième vingt, en route vers un très l'important-c'est-de-participer cumulatif de 28-0 sur deux rencontres: «C'est un peu dommage à regarder.» Une suggestion? Mettre un peu de bagarres là-dedans. Droppez de temps en temps, les filles, calvette.)

Donc, Dénériaz au fil alors que d'autres étaient sous la loupe. Dont Bode Miller, 28 ans, de Franconia, New Hampshire. Les médias adorent se répandre en histoires pour bien se sentir avant de s'endormir sur les triomphes d'athlètes sympathiques qui ont travaillé tellement fort, mais ils affectionnent tout autant les sujets plus, comment dire, limite. Des mauvais garçons, Miller en est. Champion au classement général de la Coupe du monde l'an dernier, Miller a grandi dans la maison sans eau courante ni électricité de ses parents hippies. Il a conservé de son enfance une approche de la vie qui n'est pas nécessairement la même que celle des aristocrates qui se meuvent dans les sphères élevées du mouvement olympique.

Dans une entrevue diffusée à l'émission 60 Minutes il y a deux mois, Bode Miller racontait qu'après avoir décroché le titre mondial, le 12 mars dernier en Suisse, il était allé fêter cela avec les copains. «Nous nous sommes salement, salement beurré la gueule, a-t-il relaté. Ça s'est terminé très tard, et je suis pratiquement parti du bar pour me rendre à la course du lendemain. Le départ a été retardé, et je me suis trouvé un coin pour dormir mes bottines de ski aux pieds.» Remarquez qu'il ne s'en est pas trop mal tiré, terminant au sixième rang de ce slalom.

Miller a donc concouru saoul, ou à tout le moins en état de restant de brosse, mais il ne s'en est pas excusé, et il a même laissé entendre qu'il pourrait refaire le coup à un moment donné. Wow! Un rebelle! Pas besoin d'ajouter que les autorités sportives américaines, et d'une partie du reste du monde, l'ont passé à la moulinette parce qu'en fait d'exemple donné à notre belle jeunesse en quêtes d'idoles positives, hein, ce n'est pas ce qui est écrit dans le cahier d'exercices.

Et comme si cela ne suffisait pas, Miller raconte, dans le numéro courant du magazine Rolling Stone, que Lance Armstrong, le cycliste, et Barry Bonds, le joueur de baseball, se dopent ou se sont dopés. Hier, il a toutefois affirmé avoir été mal cité et il entend présenter ses excuses à Armstrong.

Enfin bref, hier toujours, Miller a terminé cinquième de la descente. Mais si j'étais Janet Jones Gretzky, j'appellerais Rick Tocchet et je parierais une forte somme que l'on reparlera de lui dans quelques jours au plus tard.

Quant à Dénériaz, interviewé à Radio-Canada, on lui a demandé ce qu'il pensait d'avoir devancé tous ces géants que sont Walchhofer, Maier et compagnie. Il l'a dit deux fois, «c'est incroyable», et je vous invite à méditer là-dessus en attendant le tournoi de curling, qui commence aujourd'hui. Pas trop tôt.

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À ce stade olympique-ci des compétitions, je sens le la lecteur lectrice titillé-e dans son cogito: la piste de Kandahar Banchetta? Mais Kandahar est une ville d'Afghanistan rendue célèbre dans le monde post-11 septembre, nenni? Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Or réjouis-toi, mon public, parce que la rubrique «S'instruire en s'amusant» a été conçue juste pour ça: éclairer du faisceau intermittent de la lampe de poche de la sapience les zones de l'olympisme ombragées par l'abat-jour du temps qui manque pour s'informer, genre.

Souffre donc, public, que l'on te présente Frederick Sleigh Roberts (1832-1914), un maréchal britannique qui oeuvra dans l'armée des Indes et qui, après s'être illustré lors de la révolte des Cipayes, participa à la deuxième guerre afghane, au cours de laquelle il occupa Kaboul avant d'organiser une expédition qui conduisit à la libération, en août 1880, de la garnison britannique coincée à Kandahar, une agglomération fondée jadis par Alexandre le Grand et dont le nom signifierait «Alexandrie» en langue locale. Ce fait d'armes lui permit d'obtenir plus tard le titre de baron Roberts de Kandahar. Rudyard Kipling a notamment raconté ses exploits.

Pour des raisons personnelles qui ne vous regardent pas, Roberts était aussi un amateur de ski alpin. C'est à son initiative qu'en 1911 fut organisée l'une des toutes premières compétitions de ski, sur le glacier de La Pleine Morte, en Suisse (où il n'était jamais allé). La coupe Roberts of Kandahar allait faire des petits: en 1924, on fonde à Mürren, toujours en Suisse, un club de ski en son nom. C'est au sein de ce club que furent élaborées les règles originales du slalom et de la descente adoptées par la Fédération internationale de ski.

À partir de 1928, le Ski Club Kandahar met sur pied une série d'épreuves, baptisée Arlberg-Kandahar. On concourt à Saint Anton (Autriche), Mürren, Chamonix, Garmisch-Partenkirchen et, tiens donc regardez-moi ça, Sestrières. On a là l'ébauche de la Coupe du monde, et le nom de Kandahar est resté associé aux épreuves et aux lieux, de même qu'à plusieurs équipements de ski.

N'est-ce pas, comment dire, incroyable?

Quant aux petits comiques qui voudraient demander si le vieux Frederick Sleigh n'avait pas par hasard un frère appelé Robert qui aurait inventé le bobsleigh, je les invite à un peu de retenue.

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Peut-être me gouré-je, mais je pose quand même le postulat: lorsque l'on dit de quelqu'un qu'il est le favori d'une épreuve, on peut être excité qu'il gagne, on peut être heureux, on peut trouver spectaculaire sa prestation, mais peut-on vraiment en rester baba? C'est parce que lorsque Jennifer Heil, la favorite, a remporté la médaille d'or des bosses, samedi, Jean-Luc Brassard, par ailleurs un admirable analyste de la chose à la SRC, a lancé: «Incroyable!» Puis, en soirée à RDS, on a eu droit au témoignage du responsable du conditionnement physique chez le Canadien, Scott Livingston, qui s'est occupé de Heil à son arrivée à Montréal, qui a dit: «C'est incroyable.» Et Jennifer elle-même a confié qu'elle venait de remporter «une médaille incroyable», elle qui peut compter sur «une équipe incroyable» qui lui a offert «un soutien incroyable».

Comme l'a dit à deux reprises M. Alain Goldberg lors de la prestation des patineurs artistiques Jessica Dubé et Bryce Davison: «C'est pas croyable.»

C'est tout? Non, attendez, je reçois à l'instant un courriel-info de Ski acrobatique Canada. Qui répond à la question qui me brûlait les lèvres: qu'a pensé Deidra Dionne, médaillée à Salt Lake City, des cérémonies d'ouverture? «D'entrer dans le Stade olympique était incroyable!» C'est bien ce que j'incroyais.