Zone d’innovation ou zone d’embourgeoisement à Québec?

Maizerets est un quartier encore balafré par son passé industriel.
Photo: Clément Allard Le Devoir Maizerets est un quartier encore balafré par son passé industriel.

Un vent d’opposition citoyenne souffle sur la conversion d’une ancienne friche industrielle de Québec. Les détracteurs de la zone d’innovation InnoVitam dénoncent un projet élaboré sans consultation et qui menace, selon eux, de livrer leur quartier en pâture à l’embourgeoisement.

Défavorisé, Maizerets est un quartier encore balafré par son passé industriel. Le secteur fait piètre figure sur le plan économique. En 2015, le revenu brut moyen s’élevait à peine au-dessus de 30 000 $, soit 14 000 $ de moins que dans le reste de la capitale.

Le sud du quartier borde le Saint-Laurent, mais compte plusieurs terrains vacants contaminés — et impropres à la construction résidentielle, selon la Ville.

Un organisme à but non lucratif, la Table citoyenne Littoral Est, aimerait faire pousser une forêt urbaine, des logements sociaux et un centre social autogéré dans ce désert urbain. Elle y voit l’occasion d’assurer un véritable accès au fleuve à la population locale, qui vit déjà coincée entre deux autoroutes, une voie ferrée et des industries lourdes.

La Ville de Québec, elle, caresse un autre rêve : celui d’établir une zone d’innovation sur les 15 terrains convoités par l’OBNL. C’est l’ancienne administration de Régis Labeaume qui a suggéré cette vocation en premier, inspirée du « Projet Saint-Laurent » élaboré par François Legault en 2013 et qui propose de faire accoster des industries d’avenir sur les rives du fleuve.

D’ici 2035, la zone d’innovation projetée doit devenir « un carrefour de classe mondiale », véritable « génératrice de synergie », construite selon les principes les plus porteurs du « design d’hiver », selon le document de présentation produit par la Ville en 2020. Le dossier utilise l’argot des écoles de commerce : les mots « innovation », « technologie » et « durable » apparaissent 901 fois au fil des 194 pages. Le mot « mixité », lui, figure à seulement trois reprises.

« Les appartements locatifs de luxe ont déjà commencé à apparaître dans Maizerets », déplore Marie-Hélène Deshaies, en énumérant une floraison de nouveaux ensembles résidentiels qui offrent des 4 et demi à 1350 $, voire 1400 $ par mois. « Le nombre d’appels pour des cas d’éviction ou de rénoviction a augmenté de façon exponentielle au cours des dernières années », poursuit-elle. Le BAIL, un organisme de défense des locataires, rapporte avoir vu les appels à l’aide en provenance de Maizerets se multiplier par « six ou sept ».

Mixité sociale

La mairie, sous Bruno Marchand, garde le cap. En mêlée de presse, lundi, il a fait valoir que la zone d’innovation en vaudra la chandelle pour les gens du secteur. « La mixité sociale, ça doit aller dans les deux sens. Nous allons ajouter de la verdure, nous allons décontaminer des terrains. Pour les gens qui habitent déjà dans le quartier, il y a beaucoup de gains », insiste l’élu.

L’acquisition et la remise en état des 15 terrains, selon une estimation de la Ville, coûteront quelque 109 millions de dollars. Le gouvernement du Québec a déjà décaissé près de la moitié de la somme pour valoriser une partie des 430 000 m2 de terrains.

Pour Marie-Hélène Deshaies, de la Table citoyenne Littoral Est, ces injections de fonds publics serviront surtout à faire carburer des intérêts privés. Elle déplore le manque d’ouverture de la Ville, qui refuse tout débat sur la vocation des terrains.

L’administration Marchand se défend de faire la sourde oreille aux doléances de la population. Il maintient que les citoyens de Maizerets auront l’occasion de se faire entendre dans le cadre de la vision Canardière, une grande réflexion sur l’aménagement du quartier situé au nord de la zone d’innovation projetée. « Les terrains décontaminés, c’est pour la zone d’innovation » et l’importante manne gouvernementale qu’elle promet de faire ruisseler sur la Ville, tranche-t-il. « Après, la vision Canardière va englober beaucoup plus large que ça. »

Le nombre d’appels pour des cas d’éviction ou de rénoviction a augmenté de façon exponentielle au cours des dernières années

 

La Table citoyenne Littoral Est, de son côté, croit que le destin du quartier se trouve intimement lié à la zone d’innovation. « Ce n’est pas le Vatican », plaide Marie-Hélène Deshaies. « La zone d’innovation, ce n’est pas un territoire détaché du reste : ce qui va se bâtir là va avoir un impact sur tout Maizerets. »

Baptisée InnoVitam, cette zone se veut « une contraction d’innovation et de vitam qui signifie “vie” en latin ». Selon ses promoteurs, « le nom veut exprimer l’idée que l’humain grandit par l’innovation ». Ses opposants, eux, croient plutôt que le « tout-à-l’entreprise » qui dicterait le développement du secteur signifie exactement le contraire.

« Une zone d’innovation, ce n’est pas un quartier », conclut Mme Deshaies. « Si InnoVitam voit le jour, ça va plutôt signer l’arrêt de mort de notre milieu de vie. »

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