Les saillies de trottoir font encore débat à Montréal

Selon le Dr Patrick Morency, des « pas de géants » ont été franchis au cours des dernières années dans la métropole avec une systématisation des mesures d’apaisement dans plusieurs quartiers centraux. En photo, une traverse piétonnière rue Saint-Denis.
Valérian Mazataud Le Devoir Selon le Dr Patrick Morency, des « pas de géants » ont été franchis au cours des dernières années dans la métropole avec une systématisation des mesures d’apaisement dans plusieurs quartiers centraux. En photo, une traverse piétonnière rue Saint-Denis.

Même si l’efficacité des saillies de trottoir pour sécuriser les intersections a maintes fois été démontrée au cours des dernières décennies, la question divise encore les élus en raison du retrait de places de stationnement qui en découle. Lundi dernier, au conseil d’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce (CDN–NDG), des conseillers de l’opposition ont d’ailleurs voté contre l’aménagement de saillies en accusant l’administration de la mairesse Gracia Kasoki Katahwa d’avoir omis de consulter les résidents.

Lundi soir, la veille du décès de la jeune Maria Legenkovska, 7 ans, happée par un automobiliste dans le Centre-Sud, le conseil d’arrondissement de CDN–NDG devait se prononcer sur l’aménagement de saillies dans trois intersections du territoire. Le conseiller municipal de Snowdon Sonny Moroz s’est cependant élevé contre le projet de saillies sur les rues Trans Island et Isabella. Les résidents s’inquiètent de la perte de places de stationnement, susceptible d’engendrer plus de circulation et de frustration dans ce secteur, a-t-il fait valoir.

Les esprits se sont cependant échauffés quand la mairesse Katahwa a expliqué qu’une consultation formelle n’était pas nécessaire pour faire des saillies de trottoir qui n’enlèvent que peu de places de stationnement. « Si les gens nous disent qu’on ne devrait pas faire de saillies de trottoir parce que ça enlève du stationnement, qu’est-ce qu’on fait ? On recule ? Non. […] Nous, on veut sécuriser les rues de CDN–NDG. La plus grande consultation qui a été faite, ce sont les dernières élections. »

« Quand on attend la perfection, on nourrit l’inertie », a-t-elle dit, en citant les propos tenus par le maire de Québec, Bruno Marchand, lors d’une activité de la COP15. « Si l’opposition veut continuer à nourrir l’inertie, je les laisse faire. »

« Nous voulons prioriser la sécurité, mais invoquer la COP15 comme si les saillies de trottoir allaient sauver la planète, c’est ridicule », a rétorqué Sonny Moroz, qui estime que la mairesse n’a pas obtenu suffisamment de votes pour justifier le fait qu’elle aille de l’avant avec le projet sans consultation. Rappelons que Gracia Kasoki Katahwa avait remporté la mairie de CDN–NDG avec une majorité de 161 voix sur son adversaire d’Ensemble Montréal, Lionel Perez.

Une vision dépassée

Spécialiste en santé publique, le Dr Patrick Morency s’étonne que l’aménagement de saillies fasse encore débat et que la perte de places de stationnement puisse être évoquée pour s’opposer à de tels projets. « C’est une vision complètement dépassée de la ville, dit-il. Ça fait plus de dix ans qu’on les implante systématiquement. Ce sont des mesures qui sont reconnues comme efficaces depuis les années 1960 partout dans le monde. On n’invente rien. La sécurité des gens a préséance sur la fluidité des véhicules. »

D’ailleurs, signale-t-il, le stationnement à moins de cinq mètres des intersections est interdit dans le Code de la sécurité routière depuis les années 1980.

Le Dr Morency s’intéresse depuis des décennies à la question des aménagements routiers et de la sécurité urbaine, mais les mentalités ont mis du temps à changer, dit-il. Il y a 20 ans, il avait fallu convaincre les autorités que les traumas routiers étaient importants, que les stratégies basées sur l’éducation ou la signalisation ne suffisaient pas, mais qu’il fallait des aménagements physiques pour modifier les comportements.

En 2016, il a d’ailleurs mené une étude sur l’effet des mesures d’apaisement telles que les saillies et les dos-d’âne dans quatre arrondissements montréalais, soit Ahuntsic-Cartierville, Le Plateau-Mont-Royal, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve et Rosemont–La Petite-Patrie. Il en avait conclu que les saillies de trottoir réduisaient de 23 % le nombre de piétons blessés et que les dos-d’âne les faisaient baisser de 6 %.

Les circonstances entourant le décès de Maria Legenkovska, à l’angle des rues de Rouen et Parthenais, mardi n’étant pas encore connues, le Dr Morency ignore quel ensemble de mesures devrait être mis en place. Le secteur du Centre-Sud, où la tragédie est survenue, est toutefois connu depuis des décennies comme étant un endroit où le nombre de traumas routiers est important, indique-t-il. « C’est certainement lié au fait qu’il est à la confluence d’autoroutes nord-sud et est-ouest. Ce sont des quartiers qui ont été envahis par la circulation automobile depuis 50-60 ans. Ça ne prend pas seulement des mesures à l’échelle des intersections, mais ça en prend à l’échelle du quartier pour diminuer la pression de la circulation de transit. »

Selon lui toutefois, des « pas de géants » ont été franchis au cours des dernières années à Montréal avec une systématisation des mesures d’apaisement dans plusieurs quartiers centraux. Auparavant, la Ville intervenait dans les rues moins achalandées. Maintenant, elle le fait sur des artères comme la rue Saint-Denis avec le Réseau express vélo (REV), souligne-t-il.

Il salue l’ajout de bollards jeudi à l’angle des rues de Rouen et Parthenais. « Malheureusement, c’est réactif à une tragédie. On aurait aimé que ce soit plus proactif. »

Vendredi matin, des Montréalais ont participé à une marche de solidarité à la mémoire de Maria Legenkovska. De son côté, l’Ombudsman de Montréal a annoncé son intention d’ouvrir une enquête relativement au triste événement.

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