Mise en garde contre un REM de l’Est «indigeste»

Des groupes de citoyens et des experts en urbanisme réclament une vaste réflexion sur les besoins en transport collectif dans la grande région de Montréal avant que soit relancé le projet de Réseau express métropolitain (REM) dans l’est de l’île. Ils craignent que le groupe d’experts piloté par l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) se contente d’une version du REM « moins indigeste » que la première mouture.

Dans une lettre adressée au Devoir, quatre groupes de la société civile et quatre experts en mobilité appellent les responsables à éviter les erreurs commises, selon eux, par les promoteurs du projet initial, qui a été mis de côté en mai dernier.

Ce train électrique de plusieurs milliards de dollars entre le centre-ville et l’est de Montréal était proposé par CDPQ Infra, une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Le projet a été rejeté pour une série de raisons : les structures en hauteur auraient notamment créé une cicatrice dans le paysage (comme on peut le voir avec le REM de l’Ouest en construction), et le tracé longeait en bonne partie la ligne verte de métro, ce qui aurait « cannibalisé » le service déjà offert par la Société de transport de Montréal (STM).

« Si on veut que le projet soit bien piloté, il faut sortir du cul-de-sac dans lequel CDPQ Infra nous a engagés », affirme au Devoir Gérard Beaudet, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

Pour lui, la filiale de la Caisse de dépôt cherchait d’abord à élaborer un « modèle d’affaires » exportable à l’étranger pour l’aménagement de trains automatisés.

« Ce n’est pas comme ça qu’on fait du transport collectif », dit Gérard Beaudet. Lui et les autres signataires de la lettre au Devoir estiment qu’avant de choisir un tracé et un mode de transport, il faut revenir à la base et évaluer les besoins actuels et futurs de transport collectif dans la grande région de Montréal — ce qui n’a pas été fait, selon eux.

Un groupe de travail formé de représentants de l’ARTM, de la STM, de la Ville de Montréal et du ministère des Transports et de la Mobilité durable a été chargé en mai dernier de réévaluer le projet de REM de l’Est. « Six mois plus tard, le public a appris qu’un processus d’émission de contrats pour la planification du projet de transport collectif structurant pour l’est de Montréal avait été lancé. Cela soulève des inquiétudes légitimes pour quiconque s’intéresse à ce dossier », indiquent les signataires de la lettre envoyée au Devoir.

Un premier contrat octroyé par Québec mettra à jour une variante du projet du REM de l’Est qui pourrait se prolonger vers Rivière-des-Prairies, Laval ou Lanaudière tout en éliminant le tronçon entre la rue Dickson et le centre-ville, note la lettre. Parallèlement, deux appels d’offres ont été lancés par l’ARTM en vue de monter des équipes de professionnels pour mener des études de faisabilité.

Train sans conducteur

Les signataires s’opposent au train automatisé sans conducteur, qui est toujours envisagé même s’il « hypothéquera considérablement les milieux traversés ».

« Un train automatisé, qu’il soit aérien ou souterrain, sera moins accessible universellement, présentera bien moins de stations et offrira très peu de flexibilité quant à son développement futur en comparaison de modes au sol tels que le train léger de surface, le tramway ou le tram-train », précise la lettre, signée par quatre groupes citoyens et appuyée par Gérard Beaudet, Florence Junca-Adenot, professeure associée en études urbaines à l’Université du Québec à Montréal, François Pépin, expert en planification des transports, et Michel Lincourt, architecte et urbaniste émérite.

Ceux-ci remettent en cause « l’obsession » des autorités pour un lien supplémentaire entre l’est de l’île et le centre-ville. « On le sait, dans toutes les agglomérations, ce sont les mobilités entre les banlieues qui sont en croissance. Cette dimension est complètement occultée [dans le projet actuel de REM de l’Est] », déplore Gérard Beaudet.

Les perturbations dues aux travaux dans le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine démontrent les besoins indéniables de mobilité entre l’est de l’île et la Rive-Sud, souligne-t-il. L’affluence sur le pont payant de l’autoroute 25 montre la même nécessité entre l’île et les banlieues nord, selon lui.

Les autorités responsables des transports doivent aussi tenir compte des besoins en mobilité au sein même des banlieues, fait valoir Gérard Beaudet. Les gens de l’est de Montréal, de Laval et de la Rive-Sud se plaignent de devoir prendre leur voiture pour leurs moindres déplacements dans leur voisinage à cause de l’insuffisance des transports collectifs.

Pour une « analyse en profondeur »

Pour ces raisons, les signataires de la lettre réclament une « vision globale » des besoins en transports de la grande région de Montréal. Et une consultation, « par respect pour les résidents », souligne Daniel Chartier, vice-président du Collectif en environnement Mercier-Est.

« L’ARTM s’est faite rassurante sur sa volonté de développer un projet consensuel. Toutefois, jusqu’à maintenant, aucune information n’a filtré permettant de savoir si les autres modes de transport comme le tramway, le métro, l’autobus électrique ou le tram-train seront évalués à leur juste mesure. Impossible de savoir si les tracés projetés s’inscrivent dans une vision globale des transports collectifs et soutiennent l’aménagement durable du territoire de l’est de Montréal », écrivent les signataires.

Ces experts estiment « essentiel que l’ARTM puisse analyser en profondeur une large variété de modes et de tracés plutôt qu’être contrainte à rendre moins indigeste le REM de CDPQ Infra ».

Au moment où ces lignes étaient écrites, l’ARTM n’avait pas officiellement réagi aux informations du Devoir. En privé, une source au fait du dossier rappelle que le mandat donné à l’ARTM par le gouvernement Legault et la Ville de Montréal est clair : le comité est chargé de mettre à jour le projet de REM de l’Est ; de mieux intégrer le projet dans Mercier-Est ; d’arrimer le projet de train avec les lignes de métro ; et d’étudier une extension potentielle vers Rivière-des-Prairies, Laval ou Lanaudière.

Les autres signataires de la lettre ouverte sont Arnaud G. Veydarier, président d’Imagine Lachine-Est, Catherine Houbart, directrice du Groupe de recommandations et d’actions pour un meilleur environnement, et Jean-François Boisvert, président de la Coalition climat Montréal.

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