L’est de Montréal attend son REM

Comme bien des résidents de l’est de l’île, Stéphanie Gauthier fonde de grands espoirs sur la nouvelle mouture du REM de l’Est qui est en préparation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Comme bien des résidents de l’est de l’île, Stéphanie Gauthier fonde de grands espoirs sur la nouvelle mouture du REM de l’Est qui est en préparation.

Stéphanie Gauthier s’est résignée il y a deux ans : elle a acheté une voiture. Elle a beau habiter sur l’île de Montréal, le quotidien devenait pénible sans auto.

« C’est quand même incroyable, on est à Montréal et on a moins de transports collectifs qu’à Longueuil ou à Laval », dit cette résidente de Rivière-des-Prairies, dans le nord-est de l’île.

« On est enclavés », déplore-t-elle. Tous les résidents de l’est de Montréal interrogés par Le Devoir au cours des derniers jours ont lancé ce mot : « enclavés ». Isolés du reste de l’île par les autoroutes 25 et 40, par des boulevards bétonnés et par un service de transport collectif réduit à sa plus simple expression — et perturbé par les travaux routiers, notamment dans le secteur du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.

Au volant de sa Kia Soul 2016, Stéphanie Gauthier se rend en une vingtaine de minutes à son travail, près du métro Crémazie. En bus (jusqu’à la station Henri-Bourassa) et en métro, elle met entre une heure et une heure et quart pour parcourir la même distance.

Comme bien des résidents de l’est de l’île, Stéphanie Gauthier fonde de grands espoirs sur la nouvelle mouture du REM de l’Est qui est en préparation. Elle se réjouit de la possibilité, évoquée par les autorités de transport, que ce train électrique se rende jusqu’à Rivière-des-Prairies (contrairement à la première version). L’Autorité régionale de transport métropolitain et ses partenaires travaillent sur un projet remanié du train vers l’est, après le retrait en mai dernier du promoteur CDPQ-Infra.

« On a besoin d’un mode de transport comme celui-là. Ça fait des années que l’est de Montréal est négligé. On est tous un peu tannés de revendiquer et de ne pas avoir de réponse », dit Stéphanie Gauthier.

Depuis quatre ans, elle a lancé deux pétitions pour améliorer la desserte en transports collectifs de Rivière-des-Prairies. Sans résultats, jusqu’à maintenant. Cette citoyenne commence à s’impatienter. Elle n’est pas la seule.

Circulation « infernale »

Sophie Tremblay, résidente de Mercier-Est, n’attend plus après les transports collectifs. Cette conseillère financière doit se déplacer en voiture pour rencontrer ses clients un peu partout dans la grande région de Montréal. Elle habite à deux pas du tunnel Louis-H.-La Fontaine, mais n’a pas traversé vers la Rive-Sud depuis le début des travaux, le mois dernier.

« Peu importe l’heure, la seule voie est toujours congestionnée. J’ai dit à mes clients de la Rive-Sud : “On se revoit dans trois ans” », raconte-t-elle. Elle fait le suivi sur des plateformes virtuelles avec ses clients des banlieues.

La circulation dans le quartier est « infernale », raconte Sophie Tremblay, en raison des travaux dans le tunnel et autour. Des rues avoisinantes ont aussi été fermées à la circulation pour cause de travaux de voirie, d’aqueduc ou d’égout. Les bouchons de circulation dus aux travaux aux abords du tunnel font déborder les voitures dans les petites rues résidentielles.

Jusqu’à récemment, Sophie Tremblay emmenait ses deux garçons à l’école en sept minutes en voiture. Avec les travaux routiers, ça prend souvent plus d’une demi-heure. Ils y allaient parfois à vélo ou en scooter par beau temps, mais ça devient difficile avec la neige.

Besoin de « vrai » transport

Marc-André Dupuis habite aussi à deux pas du tunnel, dans Mercier-Est. Il travaille sur la Rive-Sud. Ce père de deux enfants prendrait sans hésiter les transports en commun pour se rendre au boulot, mais il s’imagine mal dans un autobus coincé dans les bouchons de circulation.

« Je ne comprends pas pourquoi le REM de l’Est ne passerait pas par le tunnel. Le REM de l’Ouest franchit le pont Samuel-De Champlain, et je suis sûr qu’il sera bondé [quand il sera mis en service] », dit-il.

Il est grand temps, selon lui, que l’est de l’île soit doté de « vrais » projets de transport — un REM respectueux des quartiers résidentiels, un tramway, des lignes de métro prolongées. L’est de Montréal est formé de beaux quartiers verts, calmes, agréables, séparés par d’horribles voies de circulation et par de vastes zones industrielles. Ces quartiers « enclavés » ont besoin de liens de transport collectif, fait valoir Marc-André Dupuis.

Un maillon manquant

Caroline Bourgeois, la mairesse de l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, est bien d’accord avec les citoyens. « Pour nous, le REM est essentiel. Les gens l’attendent avec impatience. Le maillon qui manque ici, dans l’est, c’est un mode de transport efficace, qui fonctionne », dit l’élue de Projet Montréal, le parti de la mairesse Valérie Plante.

Le train de banlieue de l’est, qui relie la couronne nord à la station Sauvé, sur la ligne orange du métro, passe par Rivière-des-Prairies. Mais la fréquence laisse à désirer, souligne Caroline Bourgeois. « Si tu manques le train de 7 h 54 parce que ton enfant a oublié ses mitaines à l’école, tu dois attendre une heure pour le prochain train », explique-t-elle.

La mairesse d’arrondissement insiste pour que la nouvelle mouture du REM se rende jusqu’à Rivière-des-Prairies (la première version arrêtait au cégep Marie-Victorin, à Montréal-Nord) et jusqu’à Pointe-aux-Trembles. Ce n’est pas pour rien que ce secteur compte une des plus fortes proportions de voitures par famille à Montréal, selon l’Enquête origine-destination de 2018 : chaque ménage de Rivière-des-Prairies possède en moyenne 1,53 véhicule, comparativement à 1 par logis à Montréal, 1,38 dans la région métropolitaine de recensement et 1,84 dans les banlieues.

À l’heure de pointe du matin, 60 % des déplacements en provenance de Rivière-des-Prairies se font en auto, 24 % en transport en commun, et 6 % sont bimodaux. Quand elle a été élue conseillère en 2009, Caroline Bourgeois a dû prendre son permis de conduire et acheter une voiture : elle en avait absolument besoin pour se rendre à la mairie de l’arrondissement.

« Avec le REM, on espère que les gens vont pouvoir se débarrasser de leur deuxième voiture », dit-elle.

Éviter les horreurs

Daniel Chartier, vice-président du Collectif en environnement Mercier-Est, souhaite de son côté qu’une vision urbanistique sous-tende l’amélioration des transports collectifs. Il s’inquiète du « silence radio » que maintient l’Autorité régionale de transport métropolitain depuis six mois. L’organisme étudie les tracés et les modes de transport possibles pour le futur REM, mais le public doit être consulté afin que les solutions retenues répondent aux besoins, souligne-t-il. Le projet doit notamment s’intégrer de façon harmonieuse dans les quartiers.

« Nous, dans Mercier-Est, on a assez souffert ! Il faut que ce soit fait avec respect pour les résidents. Le tissu urbain a été cicatrisé, là, c’est le temps de le guérir. Et si on bonifie le transport collectif pour permettre à plus de camions de circuler dans le quartier, ça ne règle rien », précise-t-il.

Nous, dans Mercier-Est, on a assez souffert ! Il faut que ce soit fait avec respect pour les résidents. Le tissu urbain a été cicatrisé, là, c’est le temps de le guérir. Et si on bonifie le transport collectif pour permettre à plus de camions de circuler dans le quartier, ça ne règle rien.

L’arrivée d’entrepôts d’Amazon et de Costco a créé peu d’emplois, mais a alourdi la circulation de camions, note Daniel Chartier. Le feu vert donné par Québec au projet de transbordement de conteneurs de Ray-Mont Logistiques n’augure rien de bon non plus pour la tranquillité du secteur, ajoute-t-il.

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