Des locataires de Longueuil vivent un «cauchemar» avec leur propriétaire torontois

La Ville de Longueuil indique que 29 requêtes ont été formulées depuis 2009 par des locataires du complexe immobilier Port de Mer «en lien avec la salubrité» de celui-ci, tandis que trois autres concernaient des problèmes de sécurité.
Photo: Julien Cadena Le Devoir La Ville de Longueuil indique que 29 requêtes ont été formulées depuis 2009 par des locataires du complexe immobilier Port de Mer «en lien avec la salubrité» de celui-ci, tandis que trois autres concernaient des problèmes de sécurité.

Des locataires dénoncent le « cauchemar » qu’ils vivent depuis des années dans un imposant complexe locatif de Longueuil détenu par le géant de l’immobilier Hazelview, basé à Toronto, qui possède plus de 3100 logements dans la seule région de Montréal. Le Devoir a par ailleurs constaté que plus de 4000 dossiers ont été ouverts au Tribunal administratif du logement (TAL) en moins de 10 ans par les propriétaires et les locataires des bâtiments qui appartiennent à cette entreprise.

Dégâts d’eau, présence de moisissures, chauffage défectueux, coupures d’eau à répétition et déclenchement de l’alarme incendie à toute heure du jour figurent au nombre des problèmes relevés par au moins cinq locataires longueuillois du complexe immobilier Port de Mer, situé à un jet de pierre de la station de métro de Longueuil. Celui-ci compte deux immeubles totalisant 386 logements. Selon des documents du TAL, le loyer moyen y était l’an dernier de 1275 dollars.

Ce complexe immobilier, construit en 1972, a longtemps été considéré comme un lieu de prestige de la Rive-Sud. Or, dans les dernières années, les départs de locataires avant la fin de leur bail s’enchaînent pour diverses raisons, ce qui motive les propriétaires à avoir recours au TAL contre leurs ex-locataires afin de réclamer des dommages et intérêts s’élevant régulièrement à plusieurs milliers de dollars. Ils souhaitent ainsi compenser les mois durant lesquels les logements désertés sont restés vacants, comme la loi les y autorise.

Ce sont 323 dossiers qui ont été ouverts au TAL depuis 2013 au sujet de ce complexe immobilier acheté en 2007 par le géant de l’investissement et de la gestion immobilière Hazelview, autrefois nommé Timbercreek.

« Un cauchemar »

« Ça a été un genre de cauchemar, tous les problèmes liés aux dégâts d’eau que j’ai vécus », confie Pierre-Luc Morissette, qui a vécu environ cinq ans dans l’une des tours du Port de Mer. Son loyer s’élevait en 2019 à 1340 dollars par mois.

L’un des dégâts d’eau survenus pendant la durée de son bail dans cet immeuble a « brisé son plancher », sur lequel « il s’est coupé le pied », raconte-t-il en entrevue. Exaspéré par le manque d’entretien du bâtiment, M. Morissette a quitté son logement en octobre 2019, plusieurs mois avant la fin prévue à son bail. Il affirme avoir signé un accord écrit confirmant la résiliation de son bail.

Près de trois ans plus tard, Hazelview le poursuit devant le TAL et lui réclame une somme de 2287 dollars, soit près de deux mois de loyer. L’entreprise affirme que ce montant lui était dû au moment du départ du locataire. « Je ne leur dois rien », rétorque ce dernier.

D’un point de vue légal, la résiliation du bail n’est en vigueur que si elle obtient l’accord du propriétaire, qui est autorisé autrement à réclamer les loyers qui lui sont dus jusqu’à la fin de ce contrat. Un propriétaire est toutefois dans l’obligation de fournir un logement sécuritaire et salubre à ses locataires, mentionne le Code civil du Québec.

Photo: Julien Cadena Le Devoir 3475 rue de la Montagne

Ahmed Al Rubai relate pour sa part une situation similaire. En octobre 2021, il a quitté son logement, dont le bail avait toutefois été reconduit automatiquement. « Même si je leur ai dit à plusieurs reprises que je partais, ils m’ont contacté en disant que mon bail était reconduit et que donc, je serais chargé », explique l’ancien locataire.

La société Hazelview lui réclame à présent six mois de loyer, soit 7184 dollars avec les frais, pour compenser les pertes liées au fait que ce logement n’a été reloué à un nouveau locataire qu’en avril 2022. Ahmed Al Rubai, qui fait affaire avec un avocat dans ce dossier, envisage en réplique de poursuivre les propriétaires en dommages, notamment pour les coupures d’eau et d’électricité qu’il a subies à maintes reprises alors qu’il vivait dans cette bâtisse. « Ça a été la pire année de ma vie », se remémore l’ancien locataire.

Jordan Lee Jérôme-Pitre affirme quant à lui avoir vécu pendant plusieurs années dans un logement de cet immeuble, et ce, en dépit du fait qu’il faisait face quotidiennement à d’importants problèmes de moisissure que les propriétaires auraient « ignorés » pendant des années, se contentant de repeindre les murs pour camoufler ce problème. « J’étais malade, je vomissais à cause de ça », raconte le locataire, qui a finalement été relogé dans un autre appartement du même immeuble, dont il dénonce « les problèmes d’entretien ».

De nombreuses plaintes

 

Dans un courriel au Devoir, la Ville de Longueuil indique d’ailleurs que 29 requêtes ont été formulées depuis 2009 par des locataires de ce complexe immobilier « en lien avec la salubrité » de celui-ci, tandis que trois autres concernaient des enjeux de sécurité. « À ce jour, quatre requêtes sont en cours d’évaluation », ajoute la Ville par courriel.

La société immobilière soutient quant à elle avoir investi environ 14 millions de dollars au cours des sept dernières années pour réaliser des travaux d’entretien et de réparation dans ce complexe immobilier. « Cela comprend des travaux critiques sur l’infrastructure du bâtiment tels que les toits, les balcons, la restauration du garage, les systèmes d’incendie, les ascenseurs, l’électricité et la plomberie », ajoute la relationniste de Hazelview par courriel.

Le chauffage n’est d’ailleurs pas fonctionnel depuis le mois de septembre dans une portion de ce complexe immobilier en raison de travaux de nature électrique, confirme Hazelview. La société précise que les locataires qui sont affectés par cette situation peuvent avoir accès à des chaufferettes en attendant la reprise du chauffage, prévue d’ici au 12 novembre.

L’entreprise reconnaît aussi que des coupures d’électricité et d’eau ont eu lieu dans les derniers mois en raison des travaux en cours, « ce qui peut être difficile pour les résidents ». Mais ces travaux sont essentiels pour assurer leur sécurité, fait-elle valoir.

Recours massif au TAL

 

Le siège social de Hazelview, l’un des plus grands propriétaires fonciers au pays, est situé à Toronto, mais l’entreprise possède 19 immeubles dans la région métropolitaine de Montréal. Depuis 2013, 4038 dossiers ont été ouverts au TAL concernant ces immeubles, ce qui totalise 3109 logements locatifs et résidentiels, selon le décompte du Devoir. Sur les 19 immeubles recensés, 8 ont toutefois été acquis par Hazelview après 2013, ce qui signifie que certains dossiers judiciarisés l’ont été auprès des anciens propriétaires de ces mêmes tours de logements.

Dans au moins trois des bâtiments montréalais qui appartiennent à Hazelview, les cas de locataires poursuivis par l’entreprise pour avoir quitté leur logement avant la fin de leur bail se sont accumulés par dizaines au cours des derniers mois. Joints par Le Devoir, d’anciens locataires de deux de ces bâtiments ont indiqué avoir quitté leur ancien logement en raison de nuisances, comme le déclenchement fréquent de l’alarme incendie et des dégâts d’eau.

Photo: Julien Cadena Le Devoir 345 rue de la Gauchetière

« Tu essaies de te recoucher à minuit [après avoir été réveillé par une alarme] et à 5 h du matin, tu as une autre alarme qui te réveille avant d’aller travailler », raconte Miguel Quesnel Formenton, qui a quitté le mois dernier le logement qu’il occupait dans une grande tour de logements de la rue de la Gauchetière et appartenant à Hazelview depuis 2010.

Hazelview reconnaît d’ailleurs que des dossiers concernant ses logements se retrouvent souvent devant le TAL. Elle note cependant que « la grande majorité » d’entre eux sont liés à des cas de « non-paiement du loyer » par des locataires.

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