L’important legs de Blanche Lemco van Ginkel

Blanche Lemco van Ginkel telle qu’elle apparaît dans le film «Rêveuses de villes», de Joseph Hillel
Photo: Blanche Lemco van Ginkel telle qu’elle apparaît dans le film «Rêveuses de villes», de Joseph Hillel

Pionnière de l’architecture et de l’urbanisme au Canada, Blanche Lemco van Ginkel s’est éteinte jeudi dernier à Toronto à l’âge de 98 ans. C’est à cette Montréalaise d’adoption et à son époux que l’on doit la sauvegarde du Vieux-Montréal menacé par un projet d’autoroute au tournant des années 1960. Une catastrophe évitée de justesse.

En mars 1960, la Ville de Montréal dévoile les plans détaillés de l’autoroute à huit voies qui doit traverser le Vieux-Montréal d’est en ouest, un projet de 130 millions de dollars. Dans Le Devoir du 25 mars 1960, le président du comité exécutif, Joseph-Marie Savignac, décrit le projet comme une « étape décisive dans l’histoire de la métropole du Canada ». L’autostrade surélevée permettra de traverser le centre-ville en 20 minutes, contribuera à décongestionner le port et amènera des économies substantielles de temps et d’argent aux camionneurs et aux automobilistes, faisait alors valoir M. Savignac.

Quelques mois plus tard cependant, la firme de Blanche Lemco van Ginkel et de son époux, Daniel (surnommé Sandy) van Ginkel, remet aux autorités du port un document qualifiant de grave erreur ce projet d’autoroute en plein coeur du quartier historique. La firme proposera plutôt de déplacer plus au nord cette autoroute qui deviendra l’autoroute Ville-Marie. Le Vieux-Montréal venait de l’échapper belle.

Des visionnaires méconnus

 

« On les a oubliés, parce que ces gens ont réussi. Ils ont réussi un combat improbable », relate Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal. Selon lui, cet épisode n’est pas sans rappeler celui du projet initial du Réseau express métropolitain (REM) de l’Est dont les structures aériennes devaient se déployer au-dessus du boulevard René-Lévesque.

Le Vieux-Montréal ne figurait pourtant pas parmi les préoccupations des autorités dans les années 1960. « À cette époque, personne ne s’intéressait au Vieux-Montréal. En ce temps-là, dans toutes les grandes villes, on construisait des autostrades surélevées traversant le coeur urbain », rappelait Blanche Lemco van Ginkel dans une entrevue accordée en 2012 à l’ARQ, la revue des membres de l’Ordre des architectes du Québec.

Négligée, la partie ancienne de la ville comportait des bâtiments vétustes, qui disparaissaient au gré des incendies ou des démolitions autorisées par la Ville. « La société a été pas mal indifférente à des choses qu’on chérit aujourd’hui. Le Vieux-Montréal en était, tout comme le mont Royal », confirme M. Bumbaru.

« On a à la fois évité une catastrophe et à la fois amorcé une reconquête du Vieux-Montréal qui ne payait pas de mine à l’époque », explique Gérard Beaudet, professeur titulaire à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. « À part quelques institutions comme l’hôtel de ville, le palais de justice ou la maisonPapineau, il ne s’y passait pas grand-chose. Avoir compris qu’il fallait penser le Vieux-Montréal comme un tout, et non pas comme une collection de quelques bâtiments anciens, et avoir fait une étude qui révélait ses caractéristiques a été précieux. »

C’est d’ailleurs à la suite de ce mouvement d’opposition à ce projet d’autoroute qu’est née la profession d’urbaniste au Canada.

Si la sauvegarde du Vieux-Montréal fut une grande source de fierté pour Blanche Lemco van Ginkel, ses legs vont bien au-delà de cet exploit. En plus des plans élaborés pour le Vieux-Montréal, le port de Montréal et la circulation au centre-ville, la firme van Ginkel pilotera la planification et à la conception de l’Expo 67.

Le Corbusier

 

Née à Londres en 1924, Blanche Lemco van Ginkel déménage à Montréal avec sa famille à l’âge de 13 ans. Inscrite à l’Université McGill en 1940, elle est l’une des premières étudiantes à être admise à l’école d’architecture de McGill. Baccalauréat et distinctions en main, elle poursuit ses études à l’Université Harvard, où elle obtient une maîtrise en urbanisme en 1950.

Blanche Lemco van Ginkel travaillera notamment à l’atelier de Le Corbusier à Paris (1948) et participera au projet de la Cité radieuse, à Marseille. Elle plonge ensuite dans l’enseignement, élaborant les premiers cours de design urbain à l’Université de Montréal et à l’Université McGill.

Sa carrière est étroitement liée à celle de son mari, l’architecte néerlandais Daniel van Ginkel, qu’elle rencontre en 1953 en France. Ils reviennent à Montréal quatre ans plus tard pour ouvrir un bureau.

« Blanche fait partie des fondateurs de l’Ordre des urbanistes du Québec en 1963 », rappelle Jean Paré, urbaniste émérite et président du comité de reconnaissance de l’Ordre. « Elle avait le permis numéro 6, alors qu’aujourd’hui, on a dépassé les 2000. »

Depuis 2003, l’Ordre décerne périodiquement un prix à son nom à des citoyens ayant apporté « une contribution significative au développement de l’urbanisme ». L’an dernier, ce prix a notamment été remis à André Lavallée, ancien maire de Rosemont–La Petite-Patrie, décédé en août dernier.

En 2019, le réalisateur Joseph Hillel avait rendu hommage à Mme Lemco dans Rêveuses de ville, un film faisant le portrait de quatre architectes pionnières dans leur profession.

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