Les nouvelles banlieues ont soif

À Saint-Esprit, dans Lanaudière, de nouvelles résidences ont été construites à proximité de champs agricoles.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À Saint-Esprit, dans Lanaudière, de nouvelles résidences ont été construites à proximité de champs agricoles.

La banlieue et la campagne sont devenues le nouvel eldorado d’un nombre croissant de résidents des grands centres, ce qui stimule un étalement urbain qui menace milieux naturels, terres agricoles et approvisionnement en eau potable, en plus d’augmenter la pression sur des municipalités appelées à gérer une croissance effrénée de leur population avec des ressources limitées. Premier article d’une série de trois sur l’étalement urbain qui gruge le Québec.

En grugeant les milieux naturels et les terres agricoles, l’étalement urbain fait pression sur les réserves hydriques du Québec. Déjà, plusieurs municipalités sont aux prises avec de sérieux problèmes d’approvisionnement et, à ce rythme, certaines régions risquent d’épuiser une réserve d’or bleu qui leur semblait jusqu’à ce jour infinie, selon de nombreux spécialistes.

Au cours de la dernière année, Saint-Lin–Laurentides et Sutton ont limité la construction résidentielle par crainte de pénurie d’eau. En Montérégie, Saint-Rémi a manqué de la précieuse ressource tandis que Saint-Georges-de-Clarenceville a demandé à ses citoyens d’écrire au premier ministre du Québec pour lui demander de construire les infrastructures nécessaires au transport d’eau.

Dans le Bas-Saint-Laurent, Rivière-Ouelle doit prolonger son réseau d’aqueduc parce que des propriétés s’approvisionnent « en eau de piètre qualité », ce qui fait craindre pour « la pérennité de leur source d’eau », lit-on dans des documents déposés à la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Pour sa part, Lanoraie veut creuser un puits afin de pomper 16 % plus d’eau, alors que Saint-Hippolyte, dans les Laurentides, contraint les promoteurs immobiliers qui doivent creuser plus de quatre puits à déposer une étude hydrogéologique.

L’effet domino de l’étalement urbain est bien connu : il mène à une croissance démographique des régions qui se traduit par une hausse de la quantité d’eau consommée, résume Kim Marineau, présidente de Biodiversité conseil, une firme de consultants scientifiques. Une réalité préoccupante, d’autant plus que chaque Québécois consomme en moyenne 262 litres par jour à des fins résidentielles, soit plus de 2,5 fois que la quantité pour être dans un « réel confort », selon l’Organisation mondiale de la santé.

Ce qui est plus complexe à évaluer, c’est l’impact de l’étalement sur la quantité et la qualité de l’eau. Les nouveaux quartiers se font souvent au détriment d’espaces verts : coupes de boisés, assèchement de milieux humides, pertes de terres agricoles. « Nous devons absolument comprendre que ces milieux ont leur utilité pour que l’eau reste une ressource renouvelable. Ils permettent de capter l’eau [aussi bien la neige qui fond que les pluies]. Ces milieux servent aussi à filtrer les impuretés de l’eau », explique-t-elle.

La « destruction de milieux humides » et l’imperméabilisation — qui a pour effet de détourner l’eau des réserves souterraines — « fragilisent non seulement les aquifères, mais aussi les cours d’eau », tient à rappeler Frédéric Lasserre, expert en géopolitique de l’eau et directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques de l’Université Laval.

« Si les niveaux des aquifères viennent à baisser, les rivières voient souvent leur débit diminuer aussi », observe-t-il. Par conséquent, l’ensemble du mécanisme hydrique est bouleversé. Et c’est ce qui se produit déjà dans certaines régions. « Je pense que trop de municipalités sont trop insouciantes face à la ressource en eau », indique le spécialiste, soulignant l’importance de planifier le développement des lieux d’habitations en considérant la capacité qu’a la ressource de se renouveler.

Asphalter des milieux naturels pour l’autoroute 25

Son de cloche similaire de la part de l’hydrogéologue Julie Gauthier, vice-présidente chez Laforest Nova Aqua. Lorsqu’il est question d’étalement urbain et de la disponibilité de l’eau, « force est de constater qu’on navigue à vue », rappelle-t-elle. « Il n’y a personne au Québec qui a pris la responsabilité de quantifier en détail la ressource pour qu’on puisse dire, lorsqu’on veut développer tel secteur ou telle région : “Voilà, on a tant de mètres cubes d’eau souterraine par année de disponibles sans qu’on tombe dans la surexploitation”. »

Le cas de Lanaudière est ici intéressant. Les besoins s’y font déjà sentir, alors que la population devrait croître de 16 % d’ici 20 ans, selon les plus récentes projections de l’Institut de la statistique du Québec. Or, c’est justement dans cette région que le gouvernement du Québec compte prolonger l’autoroute 25, entre Saint-Esprit et Saint-Julienne, en facilitant ainsi l’accès.

Le tracé de quatre voies, qui s’étirera sur 9,2 kilomètres, doit passer à travers l’espace forestier Saint-Esprit de Montcalm, qui a été présenté comme « exceptionnel » par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques dans une note acheminée au ministère des Transports : « Ce peuplement constitue une forêt rare, ainsi qu’une forêt refuge d’espèces menacées ou vulnérables qui sera traversée par l’emprise de la route nationale. »

Julie Gauthier avance des questions sans pour autant avoir de réponse : « La région peut-elle assumer une augmentation par cinq de la consommation d’eau, par exemple ? Quelle est la capacité des aquifères de Lanaudière, une région qui est dans le granit [ce qui change la capacité de recharge des réserves] ? On ne le sait pas. »

Charles-Félix Ross est directeur général de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Lorsqu’on évoque les projets de construction de quartiers dans diverses régions, il répond : « On continue le développement de la même façon qu’on le faisait dans le temps, c’est-à-dire en faisant du cas par cas. » Les plans d’aménagement — comme celui adopté en 2012 par la Communauté métropolitaine de Montréal — n’ont pas fait disparaître la pression sur les terres agricoles : « On nous disait qu’il y avait assez de place en zone blanche [zone destinée au résidentiel, au commercial et à l’industriel]. Mais on nous revient toujours avec des empiétements en zone agricole, soit pour des raisons économiques, soit pour construire des autoroutes ou des écoles parce que la population augmente. »

« On développe comme dans les années 1960 »

Un exemple parmi d’autres ? En 2019, à la demande de la Ville de Mirabel, la CPTAQ a ordonné l’exclusion de la zone agricole d’un terrain de 7 hectares —équivalent de 11 terrains de football canadien — pour construire une école secondaire. En janvier de cette année, la municipalité revenait à la charge avec une demande d’exclusion d’un terrain de près de quatre hectares en zone agricole pour construire une voie de contournement près de l’école secondaire. La CPTAQ lui a donné l’autorisation d’utiliser ce terrain à des fins autres qu’agricoles. L’UPA avait pour sa part souligné qu’il s’agissait là d’un « cas flagrant de mauvaise planification d’aménagement du territoire ».

Même le gouvernement du Québec y va de décrets pour autorisation des entreprises à s’installer dans des zones agricoles, dit M. Ross : « Ça n’arrive pas souvent, mais ça arrive. Ç’a été le cas de Google, qui a reçu le feu vert pour s’installer à Bécancour » sur un territoire de 62 hectares, soit l’équivalent de plus de 100 terrains de football.

Or, ces décisions « à la pièce » qui se prennent aujourd’hui sans études hydrogéologiques auront un impact sur l’approvisionnement en eau dans les prochaines années, rappelle Kim Marineau : « Ici, on développe toujours comme dans les années 1960, et ce n’est pas parce qu’on ne se questionne pas sur ces questions depuis des années. »

Pour preuve, elle a fait parvenir au Devoir une étude publiée en 1968 par le Service d’urbanisme de la Ville de Montréal portant sur « l’expansion urbaine ». Si l’analyse ne détaille pas les enjeux liés à l’eau spécifiquement, elle souligne à grands traits les inconvénients provenant d’une « croissance quelque peu désordonnée [et] de l’absence d’une politique de planification bien arrêtée ».

On peut lire dans ce document de près de 55 ans : « De nouveaux quartiers se construisent, des banlieues surgissent en périphérie de l’agglomération montréalaise, les superficies bâties s’étalent en tache d’huile et en longues antennes au hasard des routes, des rivières et des voies ferrées… et parfois, selon le bon plaisir des sociétés immobilières. »

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