Les secrets de la rue Victoria, à Saint-Lambert

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christine Vaillancourt, de la maison Lambert, qui vend des vêtements pour dame assez luxueux à une clientèle régionale, explique être passée à travers les temps durs avec les aides gouvernementales pour les salaires, le loyer, et même avec un prêt.

Pandémie. Commerce en ligne et mégacentres. Inflation. Pénurie de main-d’oeuvre. Les chocs traumatiques ne manquent pas pour les rues commerçantes du Québec. Avec la série Nos rues à pied, Le Devoir évalue donc dans une approche déambulatoire la résilience de quelques-unes d’entre elles. Dernière promenade : la rue Victoria, à Saint-Lambert.

La pandémie ? Quelle pandémie ?

Le gérant de Castonguay Sports, à l’un des bouts de la rue Victoria à Saint-Lambert, le dit sans détour : non seulement la crise sociosanitaire n’a pas nui à son commerce de vélo, au contraire, elle a stimulé ses affaires et fait gonfler les ventes de produits et services.

« Notre secteur n’a pas à se plaindre », résume François, qui ne veut pas donner son nom complet. Il se confie près de son tiroir-caisse, entre deux clients. Il explique avoir fermé boutique pendant une dizaine de jours seulement au tout premier confinement du printemps 2020. Le gouvernement du Québec a ensuite ajouté les vendeurs et réparateurs de bicyclettes à la liste des services essentiels.

« Beaucoup de gens confinés ou en télétravail ont fait plus de vélo ou ont commencé à en faire en 2020 et 2021. Depuis quelques mois, l’inflation et la hausse du prix de l’essence nous aident encore. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un bâtiment commercial vacant de l’avenue Victoria, à Saint-Lambert

Il sert maintenant des jeunes couples qui avaient deux voitures, qui en abandonnent une et se mettent au vélo électrique pour se déplacer ou aller travailler en ville. « J’utilise le mien pour me rendre chez un ami près du Centre Bell en vingt minutes », dit fièrement François.

Le constat reste aussi au beau fixe à la boutique voisine, Chez Nous Chez Vous, qui offre des objets de design ou de décoration et quelques vêtements de très bon goût. « On dessert une clientèle de proximité, explique la propriétaire, Sophie Leclair. Nous avons eu une excellente année 2021. Les gens étaient à la maison et ils ont décoré. Ils n’ont pas dépensé en vacances. Tout ça nous a aidés. »

L’année 2022 s’annonce un peu moins profitable. L’inflation se fait sentir. La ville se vide en juillet et les week-ends. La boutique ferme le dimanche, et Mme Leclair « travaille sur l’offre et des projets secrets » pour continuer d’attirer les clients.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une femme promène son chien devant une automobile ancienne.

Tout va donc pour le mieux sur Victoria ? Oui et non. La crise pandémique a tout de même frappé fort et continue d’avoir certains mauvais effets un peu partout. Elle a forcé des commerçants à multiplier les trouvailles et les aides pour se maintenir à flot.

Christine Vaillancourt, de la maison Lambert, qui vend des vêtements pour dame assez luxueux, y compris à une clientèle régionale, explique être passée à travers les temps durs avec les aides gouvernementales pour les salaires, le loyer, et même avec un prêt. « Sans ça, je me serais beaucoup endettée, dit la commerçante. Depuis quelques mois, les affaires reprennent à peu près comme en 2019. »

Juste en face de Castonguay Sport, La Piazzetta, comme les autres restaurants visités, a subi des fermetures intermittentes et tenté de compenser avec les plats à emporter.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La boutique Bonbons Noix & Cie offre des friandises à saveurs d’antan et d’aujourd’hui.

« Ça a été une période dure, mais la clientèle fidèle nous a sauvés », explique la gérante, Annie Levasseur, rencontrée mercredi dernier après l’affluence de l’heure du lunch. Elle travaille à la Piazzetta depuis 23 ans.

Les affaires vont mieux sans que Mme Levasseur parle d’un retour complet à la norme prépandémique. La salle et la terrasse se remplissent de clients le midi et le soir, mais le manque de personnel (l’entreprise emploie une trentaine de personnes) se fait sentir, particulièrement en cuisine. La Piazzetta ferme donc maintenant les dimanches et plus tôt en soirée, vers 21 h, 22 h tout au plus.

D’autres restaurants du coin n’ont pas résisté. Le Kapetan, concurrent en pizza et grillades, a fermé ses portes. La rue Victoria, entre les intersections de la 132 et de la 112, compte une poignée de locaux à louer.

Traverser la crise

 

Franco Perreira, lui, ne s’est pas laissé arrêter par la crise. Il a carrément décidé d’ouvrir des services de vente à emporter en juillet 2020, alors que la pandémie n’avait que quelques mois de très mauvais impacts. Les deux espaces servant du BBQ et de la pizza ont été reconvertis en restaurant avec service il y a quelques semaines.

Les affaires vont bien. La clientèle est au rendez-vous. Mais comme tout le monde en restauration, j’ai des problèmes de recrutement de personnel.

 

« J’ai repris confiance dans mon secteur en janvier, quand le confinement décrété par Québec a choqué tout le monde, dit le président fondateur de Groupe Perreira, qui comprend aussi un service de traiteur. J’ai compris que les gens étaient tannés et que le retour à la normale s’annonçait coûte que coûte. Je ne regrette pas mon choix. Les affaires vont bien. La clientèle est au rendez-vous. Mais comme tout le monde en restauration, j’ai des problèmes de recrutement de personnel. »

Le président-propriétaire doit lui-même travailler aux fourneaux pour donner un coup de main à ses équipes. Il appréhende le retour en classe en septembre, qui va encore le saigner de ses employés étudiants.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une dame écrit sur un écriteau à l’entrée de son commerce.

M. Perreira était le président de la Corporation de développement économique (CDE) jusqu’à la dissolution de l’organisme à la suite de la décision de la nouvelle administration municipale de ne pas renouveler une entente de parrainage. La CDE recevait 300 000 $ de la Ville. La mairesse Pascale Mongrain avait alors expliqué que « le modèle d’affaires ne correspondait plus aux volontés des commerçants ». La mairie n’a pas donné suite à la demande d’entrevue du Devoir. La CDE a disparu fin décembre.

« En toute honnêteté, je pense que certains citoyens avaient une fausse impression de la CDE, dit M. Perreira. Tout le monde parlait des 300 000 $, alors que ce budget collecté avec les taxes servait à payer des activités comme les Fêtes de Saint-Lambert, qui nécessitaient 125 000 $ à elles seules. Je le vis cette année, en tant que commerçant et résident, je trouve que le centre-ville n’est pas du tout vibrant. Il manque quelque chose. Je comprends l’argument de l’argent, mais en contrepartie, pour une dépense qui n’était pas si grosse, on n’a plus rien pour aider les commerçants et stimuler le centre-ville. »

 

Le village gaulois

Saint-Lambert, en Montérégie, a pris son essor au milieu du XIXe siècle avec la construction du pont Victoria, le plus ancien lien construit vers l’île. La rue commerçante principale est elle aussi nommée en l’honneur de la reine impératrice. D’abord majoritairement anglophone, la ville d’une dizaine de kilomètres carrés, avec une population stabilisée à environ 23 000 habitants, s’est francisée et embourgeoisée après la construction des autres ponts de la Rive-Sud.

Saint-Lambert est devenue depuis une sorte d’Outremont de banlieue. Plus d’une résidence sur neuf abrite un ménage millionnaire. Le revenu médian des maisons comptant deux personnes ou plus était de 122 000 $ en 2015 (par rapport à 81 000 $ dans la grande région métropolitaine). Six adultes sur dix de plus de 25 ans ont un diplôme universitaire. Les retraités (plus exactement les gens de 65 ans et plus) comptaient pour 22 % de la population au dernier recensement.

Cette démographie avantageuse explique en partie la survivance de la vieille artère commerçante qui a su résister et s’adapter face à la concurrence du centre-ville de Montréal, du boulevard Taschereau et surtout du Quartier DIX30, inauguré en 2006. Le mégacentre commercial compte plus de 400 magasins et services étalés sur 300 000 mètres carrés de surface locative. Le temple de la surconsommation reçoit plus de 20 millions de visiteurs par année. Et le commerce en ligne a ouvert un nouveau front de concurrence, y compris pour les magasins « de briques et de mortier », comme disent les Anglos.

« Il y a tout et plus encore au DIX30, dit Franco Perreira propriétaire du restau Chez Lambert. Si la rue Victoria résiste, c’est que les gens sont encore solidaires des petits commerces de proximité et des restaurants de quartier. Notre centre-ville a un cachet particulier. Il faut que les gens continuent de le soutenir pour que ce lieu unique se maintienne. Le centre-ville est beau. Il faut vivre et consommer sur place pour que cet avantage persiste. »

Le gérant de la boutique de vélo Castonguay propose une autre lecture. « Le DIX30, c’est Montréal que ça a affecté, dit-il. Le centre-ville se vide de sa clientèle. Les gens préfèrent aller magasiner au chaud, à l’abri, là où le stationnement est facile. »

La rue Victoria, surnommée le village, montre en quelque sorte ce que le Canada était avant que ce genre de développement fasse tomber des bombes sur les rues principales du pays comme le chantaient Les Colocs. Il sourd d’ici une atmosphère de douceur et de tranquillité un peu surannée et franchement très agréable, avec de larges trottoirs, un patrimoine bâti parfaitement entretenu, des terrasses de restaurants et une variété des commerces de proximité.

M. Perreira observe aussi que la démographie de sa ville change et qu’il faudra bien s’adapter pour en profiter. Il observe que la pandémie a fait s’installer de plus en plus de jeunes familles aisées dans les résidences cossues des alentours. Il rappelle les tensions cristallisées autour d’un projet pour transformer la piscine municipale du parc Préville en CPE de 80 places.

« Les médias relaient souvent l’impression que Saint-Lambert abrite des chialeux qui en ont contre le bruit, venus de Montréal. On a ici des citoyens établis depuis longtemps, réfractaires au changement. Mais démographiquement, Saint-Lambert change beaucoup. On reçoit des familles du Plateau qui sont tannées de ne pas avoir de cour et qui souhaitent un renouveau de Saint-Lambert. »

SB


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