La rue Saint-Joseph, belle rebelle de la Basse-Ville de Québec

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir «Peut-être que les condos qui poussent vont changer la dynamique du quartier?»

Pandémie. Commerce en ligne et mégacentres. Inflation. Pénurie de main-d’oeuvre. Les chocs traumatiques ne manquent pas pour les rues commerçantes du Québec. Avec la série Nos rues à pied, Le Devoir évalue donc dans une approche déambulatoire la résilience de quelques-unes d’entre elles. Cinquième promenade : la rue Saint-Joseph, à Québec.

La rue Saint-Joseph n’a peut-être plus ses habits chics d’autrefois, mais elle a su évoluer au gré des modes et du temps, résiliente comme la Basse-Ville de Québec et ses résidents. Tantôt fortunée, tantôt modeste, c’est aujourd’hui une artère vivante autant qu’un carrefour de contrastes, sans nulle autre pareille dans le paysage de la capitale.

Pendant près d’un siècle, la Saint-Joseph a dominé, en maîtresse incontestée, le commerce de détail de Québec. Écrin d’enseignes prestigieuses aujourd’hui disparues, c’est ici que le grand magasinage a régné sans partage jusqu’à ce que l’avènement des banlieues, de ses autos et de ses centres commerciaux vienne ratatiner le tissu commercial des centres-villes.

À son zénith, la rue Saint-Joseph s’appelait la Broadway de Québec, avec son tramway, ses cabarets, ses façades illuminées et ses rêves en vitrine. Plus de 200 commerces avaient pignon sur l’artère au début des années folles. Le commerce de détail, entre Gaspé et Québec, y brassait 80 % de ses affaires au milieu du XXe siècle.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir La rue, aujourd’hui, s’embourgeoise, sans renier son originalité.

L’époque où le quartier faisait battre le coeur économique de Québec est désormais révolue. Pour enrayer son déclin, Saint-Joseph a bien tenté de reproduire, au milieu des années 1970, le confort des centres commerciaux en se coiffant du mail Saint-Roch. Devenue la plus longue rue couverte du monde, Saint-Joseph a surtout, pendant cette période, accueilli la misère et les tourments d’une population désinstitutionnalisée qui n’a, depuis, jamais abandonné le quartier.

Cette faune a imprimé sa marque sur Saint-Joseph bien au-delà de la démolition du mail en 2007. Une offre commerciale plus populaire a poussé sur les décombres des grandes enseignes disparues, donnant à l’artère un soupçon punk qui la préserve de l’ennui. La rue, aujourd’hui, s’embourgeoise, sans toutefois renier son originalité.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir Pashang Aliza-deh, fondateur de Pizza Welat

« Saint-Joseph est vraiment au coeur de toutes les déviances, illustre Dany Boisvert, ancienne bénéficiaire devenue employée du Portage, un organisme situé dans l’ancien presbytère de l’église Jacques-Cartier et voué à soulager la souffrance des plus fragiles. C’est aussi une rue située au carrefour de toutes les ressources d’aide. »

Une rue et sa réputation

« Avant, le quartier était un peu plus crasseux, mais ça s’est beaucoup amélioré, croit Laurence Albernhe, l’énergique propriétaire de deux friperies rétro sur Saint-Joseph. Le nightlife, c’est ici que ça se passe. Ce n’est pas une clientèle de “mononcles” et de “matantes” de banlieue. »

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir Ornement d’une vitrine de magasins

Une foule contrastée défile derrière les vitrines de ses deux boutiques, Billie Bob et Babelou. Une jeunesse tatouée, des gens de bureau, des habitués de la rue qui errent au gré des rencontres. « C’est une belle crowd, explique Mme Albernhe de sa voix rauque. Ça va du junky le plus pauvre au touriste le plus riche. » Les affaires, dit-elle, vont bien malgré la réputation qui colle au secteur. « Les gens de la Haute-Ville ne descendent pas beaucoup sur Saint-Joseph. Certains nous appellent les basse-villois. Pour d’autres, nous sommes encore les “basse-villains”. »

Juste à côté du Billie Bob, Génina propose des meubles et des antiquités de seconde main depuis bientôt un demi-siècle. Les affaires, ici, se brassent à l’ancienne : les prix se négocient sans flafla, les bons de commande s’écrivent à la mitaine, les ventes se concluent par une poignée de main. L’électronique et le clinquant n’ont pas encore trouvé leur place parmi le bric-à-brac ambiant.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir Jour et nuit, des passants en tous genres défilent.

« Le client qui vient ici n’est pas riche, explique Daniel Giguère derrière son comptoir. On n’a pas beaucoup de paiements par carte de crédit, mettons. »

Pourtant, assure le sympathique vendeur, « ça roule, c’est l’enfer », surtout en raison de la pénurie de main-d’oeuvre. « Les entreprises n’ont pas le choix d’engager à l’étranger, et il faut qu’ils logent ces employés-là. Ils font donc appel à nous pour habiller leurs appartements », explique M. Giguère. Il y a quelques semaines, la boutique nolisait deux camions vers Hawkesbury, en Ontario, pour meubler les logements d’une brigade de Philippins embauchés par un McDonald’s local.

Enfant de la Basse-Ville, Daniel Giguère remarque l’effort de mixité sociale entrepris sur Saint-Joseph. « Le mail, pour moi, ça n’aurait jamais dû exister. C’était devenu un refuge », se souvient-il. Sa démolition, il y a 15 ans, a fait place à des façades revampées et à un lustre renouvelé. Le prestige se dresse depuis quelques années sous forme de tours d’habitation, souvent inabordables pour les gens du coin. « Personne du quartier peut se loger là-dedans », déplore M. Giguère.

Une nouvelle richesse parmi la pauvreté

Pourtant, une nouvelle richesse prend racine à proximité de Saint-Joseph. Les studios de jeux vidéo essaiment dans le secteur, faisant ruisseler une manne importante sur les commerces de l’artère. Le mélange s’avère hétéroclite : les salons de tatouage côtoient les pâtisseries et les cafés raffinés, des restaurants gastronomiques succèdent à des pizzerias qui affichent leur deux-pour-un alléchant, des instruments de cuisine de luxe font face aux boutiques de la contre-culture.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir Une couleur s’ajoute depuis plusieurs mois à la palette déjà variée de l’artère: l’orange des cônes de chantier.

Une couleur s’ajoute depuis plusieurs mois à cette palette déjà variée : l’orange des cônes de chantier. Au coin de Dorchester, les travaux du futur tramway deviennent impossibles à manquer. « C’est un mal nécessaire, croit Benoit Vanbeselaere, directeur de la librairie Pantoute située non loin des marteaux-piqueurs qui s’agitent. Ça va être bon pour le dynamisme du quartier. »

Un peu plus loin, passé le théâtre de La Bordée, la bibliothèque Gabrielle-Roy se cache derrière son cocon, en pleine transformation. Les autorités injectent plus de 40 millions de dollars pour moderniser l’installation située au coeur de la rue. À côté, la tour Fresk, avec ses logements vitrés et ses loyers pour gens huppés, s’élève au-dessus d’une misère encore plus visible depuis la pandémie.

« Les sans-abri reviennent, remarque Pashang Alizadeh, fondateur, il y a 21 ans, de Pizza Welat [« le pays », dans sa langue kurde natale]. Le quartier va dans la bonne direction, mais nous allons voir ce qui va arriver avec la pauvreté.» Lui tente de la soulager comme il peut en allant porter ses invendus dans les frigos partagés de la rue.

Stranger things et petits prix

Le Nouvo Saint-Roch commence une fois parvenu à la rue de la Couronne. La vie grouille à l’ombre des immenses clochers de l’église Saint-Roch, majestueuse depuis près d’un siècle dans le paysage de Québec. Son parvis accueille une foule d’habitués qui forme une communauté colorée, souvent visitée par des autopatrouilles et des travailleurs communautaires.

Photo: Charles-Frederick Ouellet Le Devoir Au coin des rues Saint-Joseph et de la Chapelle, l'architecture du 19e siècle rappelle le passé commercial de l'artère.

C’est à cette extrémité de la rue que la richesse des contrastes de Saint-Joseph s’avère la plus apparente. Ici, une dizaine de studios travaillent tantôt sur les effets spéciaux de séries populaires comme Stranger Things, tantôt sur le nouvel opus de jeux vidéo à succès comme Baldur’s Gate. Leurs travailleurs irriguent la nouvelle économie en pleine effervescence qui pousse parmi les vestiges de l’ancienne.

« Beaucoup de gens dans le quartier n’ont pas de voiture, beaucoup sont âgés aussi, raconte Pierre-Marc Gendron, le gérant de l’Escompte Lecompte, le magasin qui offre tout depuis plus de 40 ans. Peut-être que les condos qui poussent vont changer la dynamique du quartier », se demande-t-il. En attendant, conclut-il, « des gens viennent encore ici tous les jours et je ne pense pas que c’est près de changer. »



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