Pour une mobilité durable et diversifiée

André Lavoie
Collaboration spéciale
«Quand on améliore les conditions de déplacement, qu’on augmente l’offre, alors les gens ne dépendent plus d’un seul mode de transport», affirme la professeure Catherine Morency.
Photo: Jean Doyon / Trajectoire Québec «Quand on améliore les conditions de déplacement, qu’on augmente l’offre, alors les gens ne dépendent plus d’un seul mode de transport», affirme la professeure Catherine Morency.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement

La révolution de la mobilité durable est déjà en branle, mais pas partout, et pas à la même vitesse. Comment faire pour inciter les gens à prendre le train du changement, et ainsi augmenter l’attrait de la marche, du vélo et des transports collectifs ? Plusieurs acteurs et observateurs du milieu regorgent d’idées, pas si coûteuses et pas si farfelues.

D'abord, oublions les solutions uniformes, car la géographie et la démographie du Québec ne s’y prêtent pas. « On ne peut pas faire la même chose à Rimouski et à Montréal, souligne Sarah V. Doyon, directrice générale de Trajectoire Québec, et arrêtons de penser que le transport collectif se résume à des autobus de 40 pieds et des lignes de métro. »

Elle cite en exemple une initiative de la Régie intermunicipale de transport Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, qui fait beaucoup d’envieux, et qui propose une panoplie de trajets interurbains et de services locaux, avec ou sans réservation. Son financement repose en partie sur une taxe d’un sou par litre d’essence. Preuve indiscutable, selon elle, « qu’il est possible d’avoir du transport collectif, peu importe où l’on habite », que le lieu soit densément peuplé ou non.

Pour plusieurs, le nerf de la guerre demeure l’argent. Selon le Plan d’infrastructures 2022-2023, le gouvernement du Québec prévoit 30,7 milliards pour le réseau routier, contre 13,4 pour les transports collectifs.

Samuel Pagé-Plouffe, coordonnateur à TRANSIT, l’Alliance pour le financement des transports collectifs au Québec, considère que le ministère des Transports devrait d’abord respecter un des objectifs de sa politique de mobilité durable, soit l’augmentation de l’offre de service de 5 % par année. « Étalée sur plusieurs années, elle pourrait doubler, précise-t-il. Et n’oublions pas qu’avant la pandémie, nous battions des records historiques d’achalandage dans les transports collectifs. »

La meilleure façon de marcher

 

La chose semble paradoxale, mais le regain de popularité de l’autobus, du métro et du train de banlieue pourrait passer par… la marche.

50 %

C’est le pourcentage des déplacements de moins d’un kilomètre qui sont faits en véhicule motorisé dans les grandes villes du Québec.

« C’est le meilleur accès aux transports collectifs, affirme Catherine Morency, professeure à Polytechnique Montréal et experte en génie du transport. Quand on améliore les conditions de déplacement, qu’on augmente l’offre, alors les gens ne dépendent plus d’un seul mode de transport. Le jour où l’on aura le souci de bâtir des quartiers avec des services de proximité, et pas juste des résidences, la marche deviendra le mode de transport numéro un. » En ce moment, dans les grandes villes du Québec, 50 % des déplacements de moins d’un kilomètre sont faits en véhicule motorisé.

Il pourrait en être autrement si la marche se faisait dans un cadre agréable et sécuritaire. L’aménagement des villes, des banlieues et des villages nécessite de nombreux arbitrages, mais parfois, seuls quelques centimètres changent tout. À commencer par la largeur des trottoirs.

Sandrine Cabana-Degani, directrice générale de Piétons Québec, abonde dans le même sens que Catherine Morency concernant l’impact positif de la marche sur les transports collectifs. « Beaucoup de municipalités respectent la norme québécoise d’une largeur de 1,5 mètre pour le trottoir ; on peut y marcher seul, mais pas côte à côte, et c’est compliqué avec les poussettes ou les chariots. Avec 1,8 mètre, le sentiment de sécurité et de confort serait plus grand. »

Et tant qu’à refaire les trottoirs, il faudrait aussi revoir la conception des intersections. « Selon la Société de l’assurance automobile du Québec, c’est là que se produit la majorité des collisions graves et mortelles », affirme celle qui rêve du jour où l’on ne verra plus les piétons comme des gens à qui on accorde le privilège d’être sur la voie publique.

Est-il possible de marcher pour se rendre à une gare de train de banlieue ? À moins de vivre dans un TOD (transit-oriented development), la chose apparaît illusoire, mais la tendance pourrait s’inverser.

« Construire des gares uniquement en fonction de l’auto n’est plus viable, ajoute Marie Hélène Cloutier, directrice exécutive à l’engagement clients, partenaires et innovation en mobilité chez Exo, société responsable du transport collectif dans la région métropolitaine de Montréal. Il faut en faire de véritables pôles de mobilité avec vélos en libre-service, bornes de recharge électrique, autopartage, et casiers connectés pour que les travailleurs absents de la maison durant la journée se fassent livrer des choses en toute sécurité. En fait, plus ces pôles seront diversifiés, plus ils faciliteront non seulement les transports, mais la vie des citoyens. »

Où est la voiture dans tout cela ? « On me demande souvent le profil du voyageur du futur, affirme Catherine Morency. Selon moi, il aura des souliers de course, une carte OPUS et un téléphone ! »

Mobilité décarbonée 101

Comme son nom l’indique, la mobilité décarbonée fait référence à des moyens de déplacement qui produisent moins d’émissions de dioxyde de carbone. Mais, concrètement, qu’est-ce que cela représente ?

« Une mobilité décarbonée va réduire de toutes les manières possibles ses émissions de gaz à effet de serre », indique Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville. Cela va donc au-delà de l’électrification des transports.

« Si on prend l’utilisation d’un véhicule électrique, il y a quand même le tiers de ses émissions qui sont produites lors de sa fabrication, alors il faut en tenir compte », illustre-t-il. Pour aller vers une mobilité décarbonée, il faut donc arriver d’abord à réduire nos besoins de véhicules. Cela signifie repenser ses choix de vie. Par exemple, il faut choisir un quartier qui permet facilement l’adoption des transports actifs.

« En privilégiant les achats de proximité, on peut faire ses courses à pied », indique Christian Savard. Puis, il y a le vélo classique, le vélo électrique, les transports en commun, et le véhicule électrique, idéalement partagé, vient en bout de piste.

Martine Letarte

 

Un concept qui fait son chemin

Holger Dalkmann réfléchit aux questions de transports, de qualité de vie et de climat depuis 30 ans. Fondateur et directeur général de Sustain 2030, organisme basé à Berlin, en Allemagne, il défend depuis 2007 l’approche Réduire-Transférer-Améliorer (RTA, aussi connue par son acronyme anglais ASI : Avoid-Shift-Improve), maintenant incluse dans la Politique de mobilité durable 2030 du ministère des Transports du Québec.

Selon lui, « l’heure n’est plus aux choix individuels », précise-t-il dans un échange par courriel. « Il faut d’abord remettre en question le nombre et la pertinence de nos déplacements ; ensuite, les réaffecter en commençant par la marche, le vélo, le transport collectif ou partagé ; finalement, s’assurer que leur consommation d’énergie soit efficace et renouvelable. »

Lui qui viendra bientôt à Montréal est-il au courant que les Québécois sont plus que jamais entichés de VUS et autres camions légers ? Ce n’est pas cela qui ébranlera ses convictions. « Au XXIe siècle, la voiture n’a plus la même valeur. Aux États-Unis, depuis 2012, le nombre de détenteurs de permis de conduire décline sans cesse. 20 % des gens de moins de 24 ans n’en possèdent pas. Ce qui est “sexy” pour eux, ce n’est pas la voiture, mais leur téléphone ou d’autres appareils électroniques. Les nouvelles générations sont ouvertes à diverses options de transport, surtout si elles sont flexibles, et se préoccupent de l’environnement. Mais [devant l’urgence climatique], on ne peut pas attendre qu’elles prennent le pouvoir pour changer les choses. »



À voir en vidéo