Ville compacte, nature intacte

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
La densification doit s’accompagner d’une stratégie d’espaces publics et de parcs, que les populations pourront s’approprier. Ici, on aperçoit l’écoquartier de la Pointe-aux-Lièvres, situé à quelques pas du Vieux-Québec.
Photo: Pierre-Yves Chopin / Vivre en Ville La densification doit s’accompagner d’une stratégie d’espaces publics et de parcs, que les populations pourront s’approprier. Ici, on aperçoit l’écoquartier de la Pointe-aux-Lièvres, situé à quelques pas du Vieux-Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement

Choisir de s’installer dans un endroit près du travail et des commerces a un impact important : diminution du temps de transport et de l’étalement urbain, meilleure gestion des ressources, davantage de services de proximité, protection des espaces naturels restants.

« Le plus grand avantage de vivre près de tout, ce sont les déplacements plus courts », observe Catherine Boisclair, coordonnatrice en aménagement du territoire et en urbanisme à Vivre en Ville. Bien choisir où l’on vit permet en effet de diminuer le temps de transport vers le travail, les commerces ou les loisirs ; une variable importante, dans un contexte où le transport est une des catégories où l’on peut le plus améliorer notre empreinte énergétique. « Quand un ami hésite entre deux endroits où vivre, je lui fais un plan de déplacement personnel. Où vas-tu faire ton épicerie ? Les gens ne pensent pas à ça », constate Mme Boisclair.

Être proche de tout, c’est avoir accès à différentes options : marche, vélo, transports en commun. « Ça nous donne accès à un cocktail de transports », poursuit l’urbaniste, qui rappelle que le choix du mode de transport est directement lié à la distance à parcourir. En plus de considérer ses déplacements personnels, on peut penser à ceux de ses enfants et de ses visiteurs. Il a par exemple été démontré que, si les enfants vont à l’école à pied, cela aide à développer leur autonomie.

Protéger les espaces verts

 

Choisir un milieu de vie densifié, c’est aussi participer à la protection de la nature, en aidant à freiner la demande de logement de plus en plus loin et notre consommation de ressources. « Le territoire, c’est une ressource naturelle », note Catherine Boisclair.

« Encore aujourd’hui, le développement de la ville suit un modèle très demandant en utilisation des terres. Il faut revoir nos façons de développer les villes », souligne Jérôme Dupras, professeur en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais. Gruger de plus en plus sur les terres agricoles, les milieux humides et les milieux forestiers n’est en effet plus une option.

En plus de protéger, il est primordial de restaurer les milieux écologiques, au pourtour comme dans le centre des milieux de vie, et de les interconnecter. « La biodiversité faunique et floristique doit pouvoir circuler dans l’espace », explique M. Dupras. Ces corridors écologiques, qui peuvent prendre des formes diversifiées, de la ruelle verte aux boisés interconnectés, en passant par la piste cyclable, sont utiles pour le déplacement actif des humains.

En ville, le verdissement n’est pas qu’une affaire d’arbres : de la platebande à la ruelle verte, chaque échelle de verdissement compte. La densification doit s’accompagner d’une stratégie d’espaces publics et de parcs, que les populations pourront s’approprier. À l’échelle individuelle, on peut changer l’asphalte pour du pavé alvéolé ou diversifier la monoculture du gazon en y intégrant des végétaux diversifiés. En plus de donner une meilleure qualité de vie, le verdissement joue un rôle pour la réduction des îlots de chaleur, l’amélioration de la qualité de l’air et la gestion des eaux de pluie.

Choix individuel, influence collective

 

Mais pour qu’on puisse choisir ces milieux de vie intéressants, encore faut-il qu’ils soient offerts. Or, ces façons de repenser la ville sont intéressantes pour les municipalités.

« Plus on s’étale, plus les besoins en infrastructures augmentent, comme les coûts », rappelle Sylvain Gariépy, président de l’Ordre des urbanistes du Québec. La densification permet aux villes d’avoir plus de revenus, étant donné que les contribuables y sont concentrés, ce qui permet d’offrir plus de services et de les rentabiliser plus rapidement.

Ce choix collectif de la proximité n’est pas qu’une simple mode, et densifier n’est pas seulement pour la grande ville. « On ne parle pas de coller les gens. Il faut adapter les approches », nuance M. Gariépy.

Pas question de planter de grandes tours résidentielles partout ; la densification, c’est plutôt construire la ville sur la ville : anciennes friches industrielles, stationnements sous-utilisés, densification douce par l’autorisation d’ajout de bâtiments secondaires sur les terrains. Les maisons multigénérationnelles, par exemple, augmentent la densification sans que ça soit visible. « Ça permet de rester dans la ville où on a grandi, et vécu toute sa vie, même en vieillissant », croit M. Gariépy.

La densification doit être progressive, et les solutions, modulées selon les endroits, le tout en consultation. Ceux qui sont déjà établis dans le cœur de la ville peuvent en effet être préoccupés par le changement de paysage qu’entraîne la densification. Mais cette arrivée de nouveaux voisins est positive. « Il faut considérer tout ce que permet la densification : c’est une occasion pour la ville d’offrir plus », conclut M. Gariépy.

Sherbrooke : apprendre de ses erreurs

La Ville de Sherbrooke veut apprendre de ses moins bons coups. Alors que le Carrefour de l’Estrie, construit dans les années 1970, a tué le centre-ville autrefois très dynamique et poussé le développement encore plus loin, la ville veut maintenant construire sur du déjà bâti et favoriser la mixité des usages à l’intérieur des quartiers. Un promoteur de Sherbrooke souhaite ainsi revaloriser le Carrefour de l’Estrie, pour en faire un quartier au cœur des transports en commun et près de tous les commerces. « Le promoteur et la ville doivent collaborer de façon étroite pour que le projet ne soit pas bloqué à la fin », commente la mairesse, Évelyne Beaudin. Le défi ? « Il faut le connecter à l’environnement, par exemple à l’école secondaire privée tout près, par le réseau de sentiers boisés, pour qu’on n’ait pas l’impression de passer d’une planète à une autre », ajoute-t-elle.

Longueuil : une vision renouvelée

Si Longueuil n’a pas d’exemple récent de densification à échelle humaine, la nouvelle mairesse, Catherine Fournier, souhaite y insuffler une nouvelle vision. « Pour nous, la densification répond à deux impératifs : la crise du logement et la crise climatique », indique-t-elle. La nouvelle administration à Longueuil s’apprête à déposer un Plan de protection des milieux naturels, pour que le développement se fasse en milieu urbain. La mairesse veut, de plus, promouvoir une certaine mixité sociale et l’accès à des commerces de proximité dans le développement de quartiers comme celui du métro, pour en faire des secteurs intéressants, où développer une identité. « Il faut sortir de l’idée que la densification c’est juste des tours. Ça peut se faire de façon douce, même invisible : subdivision des maisons familiales, petites maisons, etc. », avance-t-elle.

Granby : densifier au bon endroit

À Granby, qui vit une pénurie de logements, on veut densifier les quartiers, mais pas n’importe lesquels. « Souvent, les promoteurs arrivent avec un projet, et on évalue à la pièce », raconte Julie Bourdon, mairesse de Granby. Densifier l’extrémité des villes serait contre-productif, tout comme en plein milieu d’un quartier de bungalows. La ville s’apprête donc à déposer une politique d’habitation jumelée à un plan de densification, de même qu’un plan de mobilité durable. « La politique et le plan permettront à la Ville de jouer son rôle, et d’évaluer où nous voulons la densification », souligne Mme Bourdon.

Laval : une nouvelle direction

Un nouveau code de l’urbanisme est aussi en voie d’être adopté à Laval. Bousculant le concept de zonage qui sous-tend les plans d’urbanisme traditionnels, celui-ci se base sur les typologies : centre-ville, urbain, semi-urbain, agricole. « On reconnaît l’existant, comme les quartiers de bungalows, qui vont rester des quartiers de bungalows, mais on va favoriser la mixité sur les grandes artères », résume Christine Poirier, conseillère municipale de Duvernay–Pont-Viau, membre du comité exécutif et responsable de l’urbanisme. Cette densification donnera accès à des commerces de proximité et à des déplacements courts. Levée de l’interdiction des habitations multigénérationnelles, réduction du nombre de stationnements minimum, pourcentage de verdissement : « Laval s’en va dans une nouvelle direction », conclut la conseillère.



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