Les enseignements du REV Saint-Denis

Suzanne Lareau
Collaboration spéciale, Unpointcinq.ca
Le REV Saint-Denis est un  axe cyclable qui traverse la ville de Montréal du nord au sud.
Valérian Mazataud Le Devoir Le REV Saint-Denis est un axe cyclable qui traverse la ville de Montréal du nord au sud.

Ce texte fait partie du cahier spécial Action climatique

L'autrice est l'ancienne p.-d.g. de Vélo Québec


 

La fin de l’été 2020 a été houleuse dans la métropole. L’aménagement d’une voie cyclable dans l’axe Saint-Denis — du nord de l’île jusqu’à son raccordement à la piste Berri — a divisé l’opinion publique. Ce tronçon d’environ neuf kilomètres, unidirectionnel, large et séparé de la chaussée par un terre-plein et des bollards, a échauffé les esprits. Alors que les cyclistes se réjouissaient de ce projet, plusieurs résidents craignaient qu’il engendre une diminution des places de stationnement, une hausse de la congestion automobile et une baisse de l’achalandage dans les commerces. Dix-huit mois après, qu’en est-il ?

Plus qu’un projet de voies cyclables, le réseau express vélo (REV) Saint-Denis est un bel exemple de rétrécissement de chaussée (le terme anglais road diet résume bien l’exercice). On a réduit l’espace consacré à la voiture, augmenté l’espace dévolu aux cyclistes et amélioré l’expérience piéton. Tout ça sans tuer la vitalité de la rue. En fait, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : on a revitalisé l’artère Saint-Denis, qui en avait bien besoin !

La petite histoire du REV Saint-Denis

 

Si, aujourd’hui, on peut parler du REV Saint-Denis comme d’une réussite, son implantation ne s’est pas faite sans heurts.

L’idée du REV est évoquée par Projet Montréal lors de la campagne électorale de 2017. Le parti veut doter la métropole d’un réseau cyclable entièrement protégé de la circulation automobile. L’objectif : rendre les déplacements à vélo sécuritaires pour tous.

Le plan du réseau de 184 km est annoncé en mai 2019, et il faut bien entamer son aménagement quelque part. L’administration montréalaise choisit la rue Saint-Denis, axe très emprunté par les cyclistes, mais où il est désagréable, voire dangereux de rouler. Deux cyclistes y ont d’ailleurs perdu la vie dans les dernières années. Tant qu’à commencer quelque part, autant le faire là où les retombées positives seront les plus grandes.

Les travaux débutent à la fin de l’été 2020 et vont bon train. La pandémie n’a pas ralenti l’ardeur de la Ville, au contraire, elle a mis en exergue l’utilité du vélo. Mais ça se complique lorsque certains commerçants prétendent que le changement sera mauvais pour leurs affaires (même si les études démontrent qu’ils surestiment la part de leurs clients qui se déplacent en voiture).

Les médias relaient le tout en abondance, des personnalités publiques s’en mêlent, et j’ai alors l’impression de revivre les âpres batailles des années 1980-1990 pour obtenir un bout de chaussée sécuritaire pour les cyclistes. J’ai peur que l’administration recule devant tant de haine ! La pression est forte.

Mais la Ville ne recule pas et aménage la rue Saint-Denis comme prévu. Les travaux se terminent à l’automne 2020. C’est sûr que les mois qui suivront ne seront pas les meilleurs pour démontrer la pertinence du REV, qui amorce sa vie utile sous la neige. Mais, après tout, c’est une voie cyclable ouverte à l’année, donc déneigée…

Quand la rue reprend vie

 

Arrive le printemps 2021, magnifique. Des dizaines de milliers de cyclistes se mettent à emprunter le REV Saint-Denis, qui franchit la barre du million de passages avant la fin de l’année. De nouveaux commerces s’installent : on en dénombre 37 depuis 2020 qui sentent que ça bouge sur Saint-Denis. La rue redevient achalandée. On y voit non seulement des cyclistes, mais aussi des piétons qui redécouvrent le plaisir de déambuler dans une rue plus calme, qui n’a plus quatre voies de large. On retrouve le goût de marcher, de sortir et de magasiner rue Saint-Denis.

Ce qu’on a oublié de dire lors de l’aménagement du REV, c’est qu’on redessinait la rue. On a réduit le nombre de voies de circulation de quatre à deux (ce qu’on craignait d’affirmer), on a aménagé une voie cyclable de chaque côté de la rue et on a intégré des îlots de protection à mi-chemin des intersections (très éloignées les unes des autres) pour faciliter le passage des piétons.

Les autos ont dû ralentir, les terrasses se sont faites plus invitantes, le nombre de places de stationnement a finalement peu diminué et la rue a repris vie.

 

Cela a aussi profité aux commerces, car si piétons et cyclistes achètent en plus petites quantités, ils achètent en revanche plus souvent que les automobilistes, qui, en fin de compte, ne font que passer et s’arrêtent peu.

On veut plus de rues comme la nouvelle Saint-Denis ! D’autres tronçons du REV sont en chantier et d’autres en planification. Nous avons maintenant une expérience montréalaise pour affirmer que le road diet d’une rue est bénéfique pour tous !

Une première version de cette chronique a été publiée sur Unpointcinq.ca le 10 mai 2022.

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