Les problèmes de l’industrie du taxi font souffrir le transport adapté

La crise que traverse l’industrie du taxi fait souffrir les services de transport adapté, de plus en plus limités.
Photo: David Afriat Archives Le Devoir La crise que traverse l’industrie du taxi fait souffrir les services de transport adapté, de plus en plus limités.

La crise que traverse l’industrie du taxi fait souffrir les services de transport adapté, de plus en plus limités, et les personnes handicapées qui en dépendent.

À Trois-Rivières, ce service n’est plus offert pour les activités de loisirs des usagers. Faute de taxis en nombre suffisant, la Société de transport de Trois-Rivières (STTR) a annoncé en décembre dernier qu’elle devait dorénavant prioriser « les demandes de déplacements pour raisons médicales, de travail et d’études postsecondaires ».

« Nos partenaires de taxis ne sont plus capables de subvenir à la demande, donc ça fait plus de demande pour nos propres services, et nous sommes déjà confrontés à un manque de main-d’œuvre », explique le directeur des communications de la STTR, Charles-Hugo Normand. De plus, Trois-Rivières a une population vieillissante et la demande de transport adapté ne cesse de croître, souligne-t-il.

Environ 130 000 Québécois sont admissibles au transport adapté. Dans la plupart des villes, ils ont accès à des taxis qui leur conviennent ou encore à des minibus gérés par une société de transport ou un organisme local.

« C’est un service essentiel », s’indigne Rosanne Couture, de l’Alliance des regroupements des usagers de transport adapté du Québec (ARUTAQ). « Sans ça, la personne reste confinée chez elle. »

La pandémie, dit-elle, a eu pour effet de masquer la détérioration des services. « Depuis deux ans, les personnes n’ont pas repris complètement leurs activités. […] On anticipe que le transport adapté va être en péril quand ça va rouvrir. »

Le retour de la « run de lait »

Avant la récente réforme de l’industrie, les taxis adaptés assuraient 77 % du transport adapté. Mais aujourd’hui, leur exode force plusieurs villes à se replier vers le transport par minibus, voire par autobus, avec la « run de lait » qui l’accompagne, déplore Mme Couture. « Ça peut représenter des heures et des heures de déplacement », le temps d’aller reconduire les usagers les uns après les autres.

À l’inverse, le service par taxi offrait aux usagers de la « souplesse » et la possibilité de se rendre « directement » à leur destination. Pour l’ARUTAQ, c’est un recul majeur. « On revient 30 ans en arrière. »

Lors de l’étude parlementaire de la réforme de François Bonnardel, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJQ) avait d’ailleurs prévenu le ministre des Transports que les usagers du transport adapté risquaient d’en payer le prix. « La Commission s’interroge sérieusement à savoir si la gestion de l’offre de taxis accessibles sera suffisante afin de répondre aux besoins des personnes en situation de handicap, et ce, dans l’ensemble du Québec. »

Vers des véhicules plus polluants

À Montréal, le patron de Taxelco, Frédéric Prégent, dit avoir perdu 15 % de sa flotte de véhicules en transport adapté. Et, à l’entendre, le transport adapté est victime de circonstances hors de son contrôle.

D’abord parce que le coût des véhicules grand format a explosé ces derniers mois. « Traditionnellement, un véhicule de transport adapté Dodge Caravan coûtait environ 20 000 $, [plus] 15 000 $ pour les modifications. […] Il y avait 15 000 $ de subventions, donc le véhicule revenait à 20 000 $, explique-t-il. Mais aujourd’hui, la Dodge Caravan n’existe plus. Il y a la Chrysler Grand Caravan, mais elle coûte 15 000 $ de plus et la transformation est passée de 15 000 $ à 25 000 $. Ça fait en sorte que le véhicule ne coûte plus 20 000 $, au net, mais presque 50 000 $. »

À cela s’ajoutent l’explosion du prix du carburant et l’impossibilité pour les chauffeurs de taxi d’utiliser leur permis comme actif afin d’obtenir un prêt. D’emblée, dit-il, les chauffeurs se détournent des véhicules électriques parce qu’ils sont plus coûteux à l’achat. « On encourage l’électrification des transports, mais les chauffeurs ne se qualifient pas pour acheter les véhicules adéquats, alors ils achètent des véhicules [moins chers] à 100 % essence. »

Jeudi, à l’Assemblée nationale, le député de Bonaventure, Sylvain Roy, a demandé au ministère des Transports de rendre des comptes dans ce dossier.

« La majorité des secteurs du transport ont souffert de la pandémie », a rétorqué le ministre Bonnardel, en mentionnant également que les subventions au transport adapté ont crû de 11,7 millions de dollars cette année. Il promet en outre que la table de concertation responsable du suivi de la loi — et qui inclut des acteurs de l’industrie — veille au grain.

Les oppositions dénoncent

Les difficultés du transport adapté s’ajoutent aux fermetures de services de taxis qui se multiplient en région, comme le révélait Le Devoir plus tôt cette semaineLe Devoir a depuis appris qu’un autre s’ajoutait à cette liste, cette fois du côté des îles de la Madeleine, où deux compagnies de taxis ont fermé leurs portes et où les deux restantes vivotent.

« On a voulu “ubériser” le transport de personnes, et on a en a aujourd’hui les conséquences », a réagi le député des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau. Selon celui qui est également porte-parole du Parti québécois en matière de transports, la table de concertation mise en place par le ministre Bonnardel est par ailleurs considérée « comme une perte de temps » par ceux qui y siègent : « La table n’a aucun levier par rapport au ministère, le ministre n’y assiste pas. »

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