Les taxis sont-ils en voie de disparition dans les régions du Québec?

Les compagnies ferment ou réduisent leurs services les unes après les autres.
Photo: Getty Images/iStockphoto Les compagnies ferment ou réduisent leurs services les unes après les autres.

À Dolbeau-Mistassini, au nord du lac Saint-Jean, la seule compagnie de taxis de la ville a mis la clé sous la porte il y a un mois. La semaine dernière, celle de l’arrondissement saguenéen de La Baie a annoncé qu’elle n’offrirait plus de services les fins de semaine. Les taxis sont-ils devenus une espèce en voie de disparition dans les régions du Québec ?

« C’est un service qu’on considère comme essentiel », affirme Isabelle Simard, responsable du dossier à la Ville de Dolbeau-Mistassini. La gestionnaire craint de voir augmenter les accidents de la route les soirs de fin de semaine. « Avec les jeunes qui sortent la fin de semaine, on augmente les risques de conduite avec facultés affaiblies. »

La municipalité d’environ 15 000 habitants estime qu’elle ne peut pas se passer d’un tel service. Le jour, le réseau local de transport collectif peut répondre à une partie des besoins, mais le soir et les fins de semaine, le problème reste entier.

Afin d’éviter la fin annoncée du service, le maire, André Guy, avait créé une cellule de crise en janvier dernier. Qui n’a rien donné. Dolbeau-Mistassini mise depuis sur les taxis de la ville voisine de Saint-Félicien pour compenser. Mais cette dernière aussi manque de chauffeurs, et « ça déborde », déplore Mme Simard.

Une situation que l’industrie du taxi impute aux effets combinés de la pandémie, de la pénurie de main-d’œuvre, de la hausse du prix des véhicules et du carburant et — surtout — de la réforme adoptée par le ministre François Bonnardel à l’automne 2019.

« La complexité des changements apportés, les nouveaux rapports que les répartiteurs doivent transmettre, la gestion de la redevance [de 1,05 $ par course depuis la réforme] : tous ces facteurs-là, combinés, ont fait que les gens ont quitté le métier sous le poids de la pression et de l’incertitude », explique Serge Lebreux, ex-président de l’Association des taxis des régions du Québec (ATRQ) et directeur de Taxi Porlier, présent en Gaspésie, au Bas-Saint-Laurent et sur la Côte-Nord.

« L’incertitude a aussi fait fuir des gens qui, dans un autre contexte, auraient pu se porter acquéreurs des entreprises. » Taxi Porlier n’offre plus de service le soir depuis un an et demi, et M. Lebreux affirme que « la prochaine étape, c’est de fermer la porte ».

La réforme de 2019 critiquée

Dolbeau-Mistassini est loin d’être un cas unique. En plus de Gaspé et de La Baie, où les services sont en difficulté, Saint-Pascal de Kamouraska, Dégelis, Lac-Mégantic, Chibougamau et Trois-Pistoles ont toutes vu leurs services de taxi disparaître ces dernières années.

Jeudi dernier, le gouvernement Legault déposait justement le bilan des effets de la nouvelle Loi concernant le transport rémunéré de personnes par automobile à l’Assemblée nationale. Or, le rapport signé par le ministre François Bonnardel est muet sur les fermetures qui se multiplient en région.

Très technique, le document conclut que la mise en œuvre de la Loi « apparaît dans l’ensemble s’être bien déroulée », mais que « l’incidence de la pandémie rend impossible l’observation des effets quantitatifs et qualitatifs de la Loi dans un contexte normal ». Le ministre y vante en outre le fait qu’en date de septembre, le parc de véhicules autorisés à faire du taxi était supérieur à celui qui prévalait avant l’adoption de sa réforme.

Ça ne reflète toutefois pas ce qui se passe sur le terrain, d’après M. Lebreux. « Selon nos membres, c’est une diminution de 40 % de la flotte. »

Pendant ce temps, en ville, le nombre de voitures est peut-être le même, mais elles sont moins utilisées qu’avant parce que les propriétaires ont arrêté de sous-louer leurs taxis quand ils ne travaillent pas, souligne quant à lui Frédéric Prégent, du groupe montréalais Taxelco (Téo Taxi, Taxi Diamond et Taxi Hochelaga). « Le rapport omet de dire qu’il y a moins de chauffeurs. Avant, on avait 2800 chauffeurs pour 1500 véhicules. Aujourd’hui, on a 1500 véhicules pour 1600 chauffeurs. Ça fait 1200 chauffeurs qui sont évacués de l’équation. »

Pour attirer des chauffeurs, l’industrie demande désormais qu’on la laisse augmenter ses tarifs. Elle s’est présentée devant la Commission des transports la semaine dernière pour réclamer une hausse de 25 %.

Cela suffira-t-il à ramener des taxis en région ? « C’est la question à 100 $», répond François Cyr, président du Comité provincial de concertation et de développement de l’industrie du taxi (CPCDIT), qui gère une compagnie de taxis sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal. « Il faut que les gars puissent faire un peu d’argent. C’est leur gagne-pain. Ce n’est pas comme Uber, où les chauffeurs se font un petit revenu d’appoint à la fin du mois. »

Du côté d’Uber

L’entreprise américaine de transport à la demande a annoncé d’ailleurs la semaine dernière à Trois-Rivières qu’elle serait présente en région dès cet été. Les activités d’Uber sont présentement limitées à Québec, Montréal et Gatineau.

Pourrait-ce être la solution aux problèmes d’une ville comme Dolbeau-Mistassini ? « Je ne sais pas si on va pouvoir combler le manque, mais on va au moins améliorer la situation », répond le porte-parole de l’entreprise, Jonathan Hamel. « L’application va être disponible partout », rappelle-t-il, avant de souligner qu’« il y a des marchés qui arrivent à maturité plus vite que d’autres ».

Dans l’industrie du taxi, on se montre sceptique. « Ce qui est clair, c’est que la nouvelle loi qui a été construite sur le modèle d’Uber, ça ne marche pas. Même Uber n’a plus de chauffeurs », fait valoir Frédéric Prégent, de Taxelco.

« En région, il n’y a pas de concentration de population. Je ne suis pas sûr qu’Uber pourrait survivre en Gaspésie, affirme quant à lui le député de Bonaventure, Sylvain Roy. Le nombre de courses n’est pas assez important, il faut que l’État prenne le relai. »

Interpellé sur ce sujet, le ministère des Transports rétorque que la pénurie de main-d’œuvre « est devenue un phénomène généralisé pour l’ensemble de l’économie, et pas uniquement pour l’industrie du taxi ».

Et, à propos des trous de service, le principe de l’offre et de la demande devrait venir les combler avec le temps, explique son porte-parole, Nicolas Vigneault. « La Loi est venue libéraliser l’accès au métier de transporteur de personnes par automobile, ce qui devrait faciliter l’arrivée de nouveaux acteurs et une augmentation de l’offre. »



Correction: Le président du Comité provincial de concertation et de développement de l’industrie du taxi (CPCDIT) est François Cyr, et non Mario Cyr, comme l'indiquait une précédente version de cet article.

À voir en vidéo