Rêver, en dehors des cadres

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Projection du projet de la Métropoligne 40, où un immense potager urbain serait installé sur le tablier de l’autoroute Métropolitaine.
Illustration: Les Jardins d’Albert/Lupien + Matteau Projection du projet de la Métropoligne 40, où un immense potager urbain serait installé sur le tablier de l’autoroute Métropolitaine.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Enfouir les voies de circulation pour utiliser le tablier de l’autoroute Métropolitaine comme un immense potager urbain et aménager un parc où les piétons comme les cyclistes pourraient circuler : c’est la vision d’Albert Mondor. Biologiste, horticulteur et communicateur, le propriétaire des Jardins d’Albert est intervenu dans le cours sur le développement durable et la gestion de Rafael Ziegler. « Les étudiants l’ont adoré. On a décidé de faire d’autres projets avec lui », raconte le professeur.

Le transport est le principal responsable des émissions de gaz à effet de serre au Québec. « On parle beaucoup des voitures électriques, mais on doit aussi repenser les infrastructures de mobilité », souligne Rafael Ziegler, professeur au Département de management de HEC Montréal. C’est pour nourrir le débat autour de celles-ci qu’un nouveau groupe de réflexion a été mis sur pied.

Penser le changement

L’Alliance pour l’innovation dans les infrastructures urbaines de mobilité (Alliium) est ainsi née. Avec des professeurs de Polytechnique Montréal (mobilité publique), de Concordia (matériaux), de HEC Montréal (administration publique), de l’UQAM (grands projets) et de l’INRS (phytotechnologie), le groupe vise à promouvoir des idées audacieuses auprès des acteurs clés, en collaboration avec des acteurs sur le terrain.

« On voulait inclure plusieurs compétences pour créer un endroit où discuter des solutions autour des enjeux importants pour Montréal », remarque M. Ziegler, qui est membre du comité de recherche d’Alliium. Le transport étant le principal responsable des émissions de gaz à effet de serre au Québec, il est urgent de penser le changement en dehors des cadres habituels. « Les autoroutes, c’est un peu la manifestation urbaine de ce défi », ajoute-t-il.

L’approche utilisée par l’Alliance est celle du back casting, une méthode de planification qui part d’une vision utopique, différente, mais souhaitable, pour ensuite travailler à rebours pour trouver les changements et les actions nécessaires pour y tendre.« C’est une façon intéressante de travailler avec des partenaires des milieux de pratiques, qui ont de véritables besoins, mais pas forcément le temps et les ressources pour ces réflexions », note M. Ziegler.

Outre les Jardins d’Albert, l’Alliium rassemble aussi le Conseil régional de l’environnement de Montréal et le consortium de recherche Kheops. Le projet est soutenu par le financement du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable. Ce type de recherche-action est intéressant tant pour les partenaires, qui bénéficient des recherches, que pour les étudiants et les chercheurs, qui comprennent mieux les réelles problématiques du terrain. « Comme entrepreneur et communicateur, j’apprends plein de choses, assure l’horticulteur Albert Mondor. Mais j’ai hâte que ces connaissances soient reversées dans le public et utilisées par le ministère des Transports du Québec (MTQ). C’est un travail de longue haleine. »

Une vision utopique

Même si l’Alliium s’intéresse à plusieurs projets de mobilité (REM, Décarie), le projet phare du groupe de réflexion est celui de la requalification d’une portion de l’autoroute Métropolitaine, entre le boulevard Saint-Laurent et le boulevard Provencher. Métropoligne 40 est la proposition imaginée par Albert Mondor, à l’origine dans le cadre d’une exposition de la Biosphère. « Je voulais donner une autre vie à l’autoroute métropolitaine ; c’est une véritable cicatrice dans le paysage montréalais », dit-il.

Le MTQ ne projette pas le remplacement complet de la structure, mais un projet de réfection majeure est prévu pour prolonger la durée de vie de l’autoroute d’environ 25 ans. L’Alliance souhaite toutefois faire des propositions audacieuses pour l’avenir, et a déposé un avis au MTQ en octobre dernier.

« Nous, ce qu’on aimerait, ce serait d’être assis à la table de concertation et travailler avec le MTQ », indique M. Mondor. « Et d’ici là, il faudrait intégrer davantage de végétaux autour de l’autoroute », poursuit celui qui est aussi bachelier en biologie, notant que ces végétaux diminueraient l’impact des rénovations.

Faire entendre les voix de tous

Au premier scénario de Métropoligne 40 s’ajouteront trois autres élaborés en consultation avec les riverains, les entreprises locales, les citoyens et les organismes publics. « On a constaté que la planification des infrastructures est souvent faite par des hommes dans des perspectives très techniques, avec une concentration sur l’accélération des déplacements, et moins sur les aspects de mobilité et de bien-être des citoyens », note Lya Porto, chercheuse postdoctorante et chargée de cours en développement durable à HEC Montréal. Femmes comme minorités visibles ont rarement une voix dans ces processus. La planification participative, citoyenne et inclusive, est donc au cœur des démarches d’Alliium.

Les scénarios seront élaborés à partir de données secondaires sur le transport (profil socio-économique des usagers comme des résidents riverains, typologie des trajectoires, etc.). « On veut comprendre le profil de mobilité des usagers, comme celui des riverains », précise Mme Porto. Des entrevues avec les acteurs locaux de même qu’une analyse de la littérature compléteront les stratégies de collecte de données, qui serviront de base pour construire les scénarios, qui seront par la suite discutés avec un groupe participatif. « C’est l’idée du back casting, c’est-à-dire de donner de la place à l’expression des différents intérêts. On veut laisser la place aux citoyens », explique M. Ziegler.

L’Alliance en est pour l’instant aux étapes de recherche préliminaires. Les trois autres scénarios devraient être développés cet été, et les ateliers pilotes devraient avoir lieu cet automne.

Même si ces propositions semblent extravagantes, elles sont réalistes, affirment les spécialistes. « C’est tout à fait faisable ! On l’a fait ailleurs, comme à Boston, avec le Big Dig », rappelle M. Mondor.

Végétaliser le béton

Même si le MTQ reste le ministère qui plante le plus de végétaux, Albert Mondor est convaincu qu’on pourrait en faire plus. « Ça devrait faire partie intégrante de tout projet. Tous les aspects de nos vies peuvent être améliorés », affirme le spécialiste de l’horticulture extrême. Pour les autoroutes, la présence d’arbres peut venir réduire les vents et l’érosion, et prolonger la durée de vie des infrastructures en les protégeant des rayons UV. Des études ont même relevé une diminution des accidents en présence d’arbres. Avantages auxquels s’ajoutent les services écosystémiques connus, comme la filtration de l’air, la capture de dioxyde de carbone, la réduction des îlots de chaleur, etc.



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